Mémoire (3) – Réveil

Mémoire (3) – Réveil

Une bulle remonte à la surface, elle m’emporte. Qu’importe. J’ouvre les yeux comme si c’était la première fois. Je sais que j’existe, je sens mon corps reposer sur un matelas, je perçois les draps recouvrir mes membres, et j’entrevois une perfusion plantée dans mon bras gauche.

Je sais qui je suis, je connais mon prénom, mon nom, ma pointure, mes goûts, mais il manque quelque chose ; la légèreté a envahi mon être.

Cependant, la pesanteur est là, elle plane, prête à me plaquer au sol, elle me transperce de son regard. J’ai beau me creuser l’esprit, je ne parviens pas à mettre la main sur un souvenir. Les interrogations pullulent, se métastasent dans mes neurones et éclatent, sans réponse ; je suis amnésique. Ma mémoire m’a quitté.

Un homme en blouse blanche pénètre dans la chambre, je ne le connais pas. Il me sourit, s’approche et s’inquiète de mon état. Sa prévenance sensée me rassurer m’enfonce un peu plus dans cette tourbe. Au fil de ses révélations, tous mes sentiments se recroquevillent pour former un brandon, difforme et insipide.

L’homme me carbonise sous ses mots, m’enferme dans un Enfer où le vide règne en maître. Il m’apprend que de mon passé, il n’existe plus rien. Que j’ai choisi de vivre l’esprit épuré d’un trop lourd fardeau ; celui de ma vie.

À cette instant, je crois que j’ai maudit l’homme que j’ai été.

« Rendez-moi ma mémoire ». J’ai supplié le médecin en prononçant cette phrase ; j’ai pleuré aussi. C’est étrange, mais la peine ne s’oublie pas, j’ajouterai qu’elle draine dans son sillage des fantômes que nous pensions morts.

Aussitôt, les larmes roulèrent sur mes joues, le sel se déposa sur mes lèvres et durant un battement de cœur, ma mémoire s’éveilla. Telle une photographie dans son bain révélateur, des formes et des visages se dessinèrent sous mes paupières. Une multitude de lieux défilèrent, chaotiquement, s’enchaînant sans but, sans raison.

Puis ma mémoire m’agrippa de ses mains griffues et m’enfonça la tête sous l’eau. Souviens-toi, murmura-t-elle en maintenant la pression sur mes pensées. Dans mon dos, j’entendis des voix, celle du médecin en particulier.

« Il plonge », sont les deux mots qui résonnèrent dans la pièce avant que je perde connaissance.

John Steelwood – 27 Octobre 2011

Mémoire (2) – En salle

Mémoire (2) – En salle

Aujourd’hui j’ai la tête en vrac, juste bonne à mettre dans un sac. Vous, l’homme en blouse blanche, fouissez de vos mains chirurgicales mon crâne et tirez d’un coup sec sur mes connexions cérébrales. J’ai l’esprit épars, pillé de toute sa substance ; mon aptitude à vivre dans cette société s’est perdue dans l’habitude de mes gestes, de mes pensées.

Docteur, je ne vous connais pas, vous par contre, sans doute avez-vous eu l’occasion de me rencontrer, de serrer mon cœur entre vos doigts, de triturer mon cortex, de balafrer mon corps à coups de lame. Je ne vous remets pas, mais je vous supplie – une fois de plus, une fois de trop – d’enlever cette douleur du fond de mon cerveau.

La méthode est simple et somme toute radicale, alors pratiquez donc un trou dans mon lobe frontal, je vous en serai reconnaissant, car renaissant sous ce coup de scalpel, je me forgerai une nouvelle vie, de nouvelles images, de nouveaux amis ; un plus bel idéal.

J’abandonne à vos pieds la noirceur de mon âme, et laisse à votre lame l’ouverture nécessaire pour tailler dans ma chair. Et si par malheur, je ne me réveille pas, si les battements viennent à cesser dans mon cœur, alors je vous dis simplement : docteur, refermez d’un triple 0 ma carcasse et priez pour que je rejoigne les muses sur le mont Parnasse.

Je ne vous ai pas dit. Vous comptez bien. J’aime entendre votre voix décompter les chiffres. 100… 99…

Allez, trêve de plaisanterie, je m’en vais rejoindre la grève de ce monde invisible. Mes paupières deviennent lourdes, c’est indéniable, insupportable aussi, car le doute s’est insinué « et si je n’avais pas fait le bon choix, et si… ».

Je jette un œil sur la droite, mais la réalité m’échappe. Je discerne cependant une main, elle est froide, parcheminée, recouverte de taches de vieillesse. Ah ! Je sens mon âme m’échapper, je vois un regard se poser sur ma vie. Docteur, est-ce ma mémoire qui se joue de moi, ou bien est-ce ainsi que la fin s’annonce, quand le bateau ivre chavire dans le Styx ? Ah ! Je délire, maintenant je suis prêt, enfilez votre masque de serial chirurgien,concentrez-vous sur votre travail et ne trahissez pas votre serment.

Mais une dernière chose avant de…

John Steelwood – 25 octobre 2011

Manifeste de la DTF – Mobilisation Générale

Manifeste de la DTF (ligue de DéfenseTransatlantique du Fantastique)

MOBILISATION GÉNÉRALE

Face à la violente crise qui touche la plupart des petits éditeurs en France et à l’étranger (problème des subventions, manque de moyens et de soutien, etc.) la revue française Freaks Corp. et leur confrères, partenaires et amis Nocturne les charmes de l’effroi le fanzine franco-québécois ont décidé d’unir leurs forces, leur passion, leur créativité et leur ambition en fusionnant au sein de la DTF pour défendre bec et ongles le fantastique et l’imaginaire sous toutes ses formes. La ligue n’est rattachée à aucun mouvement politique ou religieux car nous prônons la tolérance et le métissage…

Mobilisez-vous ! Unissons nos forces !

Soutenez le mouvement, parlez-en, faîtes la promotion des revues et des maisons d’édition spécialisées autour de vous ! Nous avons besoin de votre aide pour continuer d’exister et faire découvrir les talents de demain… Que vous soyez simples lecteurs, illustrateurs, écrivains, cinéastes, créateurs, artistes ou aficionados, amateurs ou professionnels, rejoignez la DTF et soutenez les fantastiqueurs indépendants et leurs différents projets…

Après la France et le Canada, notre ambition est d’étendre le mouvement à tous les pays de l’union francophone : Albanie, Andorre, Arménie, Belgique, Bénin, Bulgarie, Burkina Faso, Burundi, Cambodge, Cameroun, Cap Vert, Centrafrique, Chypre, Comores, Congo, Côte d’Ivoire, Djibouti, Dominique, Egypte, France, Gabon, Ghana, Grèce, Guinée (Bissau, équétoriale), Haïti, Laos, Liban, Luxembourg, Madagascar, Mali, Maroc, Maurice, Mauritanie, Moldavie, Monaco, Niger, Roumanie, Rwanda, Sainte-Lucie, Sao Tomé, Sénégal, Seychelles, Suisse, Tchad, Togo, Tunisie, Vanuatu, Vietnam…

Nous comptons sur vous !

Nocturne CE

Freaks Corp.

DTF page officielle

DTF groupe de discussion

Manifeste de la DTF - Mobilisation Générale

Mortuary par Tobe Hooper

Je viens de visionner Mortuary, un film de Tobe Hooper, créateur du Massacre à la tronçonneuse des années 70.

Pour commencer voici le résumé du film :

La famille Doyle prend un nouveau départ et s’installe en Californie. En reprenant une entreprise de pompes funèbres, ils vont se rendre compte qu’ils ont réveillé le Mal jusqu’alors tapi sous leur maison. La contamination du monde des vivants par le monde des morts a commencé…

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Mon avis :

Sans être déplaisant, le film se laisse regarder, mais comporte des longueurs, des scènes sans aucune saveur (pour exemple, la scène où la mère se fait alpaguer dans la salle d’embaumement par le prof de musique et cette autre scène à la fin du film, très cafouillis, quand tous essayent de fuir pour échapper aux mains de ces mêmes morts).

Les acteurs Dan Byrd dans le rôle de Jonathan Doyle et Stephanie Patton dans celui de sa soeur, Jamie Doyle, restent les plus attachants. Sinon concernant les autres acteurs, rien de transcendant. Palme d’or de la ringardise à cet homme accueillant la famille à l’intro du film.

Ce film, trop irréel, notamment avec ce puits contenant un monstre n’arrivant pas à la cheville des créatures créées par HP Lovecraft, me laissera un goût d’inachèvement. La scène finale est, en tout point, de trop.

Bref, Tobe Hooper n’atteint jamais dans ce film la force et la puissance dégagées par Massacre à la tronçonneuse.

Il faut couper court

Texte spécialement écrit pour Gaëlle, qui désirait une suite

Ce texte suit donc « il faut trancher »

Les rumeurs ne cessent d’enfler depuis trois jours. Je suis pourtant certaine que personne ne sait, pourtant des ragots circulent dans le quartier, et pour compléter le tableau, j’ai perdu quelques contacts sur mon profil Facebook, je sais, ce n’est pas une preuve, mais le doute est là, il s’est insinué dans ma tranquillité d’esprit. Je suspecte quelque chose, je crois qu’au fond on m’épie, on me soupçonne de la disparition subite de mon mari.

Je dois couper court à tout ça, rapidement.

J’ignore qui est ce on, sans doute des voisins qui s’étonnent de ne plus voir personne sortir de la maison, ou plus précisément un voisin. Il faut couper court, résonne dans mon esprit. Je dois quitter la maison, bâillonner les rumeurs, remplir le frigo, lancer un barbecue et inviter des amis, montrer à tous combien je n’ai rien à me reprocher.

De plus, est-ce ma faute si ce voisin, voyeur à ses heures, m’a entrevu hier une hache à la main, au travers de sa haie ? Couper du bois est somme toute normal pour un homme, mais quand c’est une femme, et quand en plus elle a du sang sur elle, tout tourne très rapidement à la méfiance.

J’ai prétexté un accident, quand il s’est adressé à moi. Je crois qu’il ne m’a pas cru, car il n’a pas souri. Pour toute réponse, il m’a lancé un regard noir.

J’ai toujours détesté les gens suspicieux, et je dois avouer que ce voisin était un paranoïaque en puissance. J’emploie le passé, car il a déménagé sans prévenir, il vient d’être rappelé ailleurs. Dorénavant, je n’aurai plus à subir son regard de pervers, quand, à moitié nue sur le transat, cet homme insoupçonnable, cet homme parfait, me matait tout en pratiquant des jeux nauséabonds. Je l’ai toujours dit à mon mari, avec ce genre de personne, il faut couper court. C’est chose faite.

J’espère qu’il ne m’en voudra pas de l’avoir taillé en pièces, parfois les mots m’échappent, et puis, je suis un peu italienne sur les bords, alors les gestes suivent.

Maintenant, il ne reste plus qu’à organiser la fête pour montrer à tout le monde que si le mâle existe, il n’est pas ici, trop enclin à forniquer par monts et par vaux. Mais bon, je ne vais pas me retarder plus que nécessaire, y’a la viande à attendrir, des rôtis à barder et des steaks à préparer. J’espère que cette vache ne bougera pas trop, la dernière fois, j’ai mis un temps fou à nettoyer le sol.

Nota Bene : Je dois à tout prix investir dans une bâche et prévoir des épices également, car j’ignore ce que mon mari lui trouvait, mais cette viande n’a aucun goût, elle est aussi fade que le regard de notre voisin.

John Steelwood – 22 Octobre 2011

Zoom sur Neuville Morgane

Parfois, on rencontre des personnes qui valent la peine. Morgane Neuville appartient à cette catégorie de personnes pour qui j’ai envie de faire de la pub.

Elle écrit avec une fluidité, une sagacité, une précision toute chirurgicale. Elle sait mettre en exergue les sentiments humains et rien que pour ce que j’ai lu, j’ai été souvent chamboulé, car j’ai vu dans ces textes un miroir sur ma vie.

Une réussite.

Bientôt, son premier livre sortira, mais j’y reviendrai en temps et en heures.

En attendant, je vous invite à découvrir son tout nouveau blog :  http://untidythought.wordpress.com

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Je reviendrai pour parler d’autres auteurs qui me tiennent à cœur, notamment Gaëlle Dupille.

Il faut trancher

Il m’a dit de trancher dans le vif. Il n’a cessé de me répéter ça depuis une semaine, tranche dans le vif du sujet. Oui, mais au départ, je n’ai pas souhaité suivre ses conseils, car après tout, il est difficile de choisir entre deux possibilités antinomiques ; choix tout aussi cruel l’un que l’autre. Tranche une bonne fois pour toute et qu’on en parle plus, je l’entends encore me hurler ça dans les oreilles, sans doute est-ce à cause de ça finalement, à cause de ce hurlement que j’ai fini par sauter la barrière.

En parlant de hurlements, j’ai les oreilles qui sifflent depuis cinq minutes. Maintenant que j’ai pris ma décision, maintenant que j’ai entrepris de trancher, voilà qu’il continue de hurler. Il est intenable. Mais revenons-en à ce choix qui s’est présenté à moi voilà deux semaines.

Je me trouvais assise à une table de café, je sirotais un verre, bien tranquillement, l’esprit libéré des contraintes de la vie quand cette femme s’est présentée dans mon champ de vision. Tout aurait pu se dérouler sans anicroche, mais le problème est que cette décolorée aux talons plats s’est jetée dans les bras de mon mari. À cet instant, comment dire… Oui, à cette seconde, j’ai littéralement fondu les plombs, je suis sortie du bar, j’ai traversé la rue et je lui ai collée la gifle, celle qui décolle toute envie de répondre.

Ensuite me direz-vous ? Ensuite, l’autre s’est mis à hurler comme aujourd’hui. En fait, il ne s’est jamais arrêté d’ouvrir sa grande gueule. Tout ça parce que j’étais incapable de lui dire de rester ou de foutre le camp. Voilà la raison qui l’a poussé à me répéter « alors tu tranches ». Lui, il désirait recouvrer sa liberté, s’envoyer en l’air avec toutes les nymphos du quartier, moi, je ne voulais que lui, le garder contre moi, pour moi, rien que pour ma pomme. Alors, ce choix, oui il a été difficile à prendre, oui j’ai réfléchi des heures entières à peser le pour et le contre, mais j’ai finalement réussi, j’ai tranché.

Et aujourd’hui, d’autres projets m’attendent, comme acheter un second congélateur. Il reste encore de la place à la cave. Penser également à se procurer un groupe électrogène histoire de ne pas avoir de mauvaises surprises en rentrant de vacances. Il ne manquerait que ça, d’être envahi par une odeur de pourriture.

Bon, ce n’est pas tout, mais maintenant qu’il ne bouge plus, qu’il ne hurle plus, je vais pouvoir le débiter tranquillement et l’ensacher, cependant le plus dur sera de nettoyer tout ce sang sur le sol de béton, une vraie misère, mais je ne désespère pas, avec un peu d’huile de coude, j’y arriverai. Quant à la hache, j’en suis plutôt satisfaite, dès que j’en ai l’occasion, je l’essayerai sur la blonde ligotée dans un coin, mais pas aujourd’hui, je suis vannée.

John Steelwood – 20 Octobre 2011