Histoire de zombies (9) – Marie

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Journal, entrée du 03 Février 2045, 17h45

Je ne peux plus rester dans cette maison. Depuis que j’ai défoncé le crâne de Francis avec le fusil à aiguiser, j’ai comme qui dirait un sixième sens qui m’invite à me tirer de cet endroit au plus vite. Les zombies sont encore peu présents dans le quartier, et c’est sans doute pour ça que je dois saisir ma chance. Je sais que j’arriverai à me faufiler entre eux pour décamper. Ils tenteront de me happer avec leurs doigts tordus, ils essayeront de me déchirer la peau, mais ils n’y arriveront pas. Je veux vivre. Pas seulement pour moi, mais aussi pour tout ce que je laisserai derrière, dans cette maison. Car m’éloigner de ma demeure me causera une véritable souffrance ; elle recèle tout ce que j’ai été ces dix dernières années.

En écrivant cela, je pense évidemment à Marie, à cette photo posée sur la commode dans l’entrée. Je n’avais pas parlé d’elle jusqu’à présent, mais, paraît-il, écrire ce qui nous tiraille, permet d’apaiser pour un temps la douleur. J’aimerais le croire. Sa disparition restera à jamais un poids sur ma conscience.

Je commence donc : j’ai été… Non, je suis marié à Marie, mais elle n’est plus. Elle est enterrée dans la cave, enroulée dans un drap de lin. J’ai creusé sa tombe voilà trente et un jour. Deux jours exactement après les premières incursions zombies dans la ville.

Quand l’épidémie a débuté, nous vivions tous les deux dans cette maison, dans ce quartier banlieusard. Nous n’avions aucune crainte concernant notre avenir, nous étions ce que l’on appelle plus communément des bobos, des bourgeois bohêmes. Avec 4 000 euros par mois, nous ne craignions pas les lendemains. Nous n’étions pas du genre à jeter l’argent par les fenêtres, Marie a toujours été un petit écureuil, plus que moi, mais nous aimions nous faire plaisir. Preuve en est ce Porshe Cayenne blanc que Marie adorait conduire. De ce dernier, il me reste les clefs de contacts. Il est garé dans l’allée de la maison, avec deux pneus crevés et le pare-brise en miettes et le capot bosselé, recouvert de sang.

Bref. Je me souviens parfaitement de ce jour, quand Marie et moi sommes allés rendre visite à sa mère qui habitait un patelin voisin d’une vingtaine de kilomètres de chez nous. Nous n’écoutions pas la radio, nous étions des adeptes du lecteur MP3 intégré. Elle s’était JJG, Goldman, en boucle, moi, j’étais et je le suis encore, un afficionado d’AC/DC. Justement, tandis qu’Hells Bells grondait dans l’habitacle à proximité de Blenod-la-Forêt, nous avons vu un garçon traverser la route une centaine de mètres devant nous. Une précision ; je conduisais.

Marie a aussitôt posé sa main sur mon bras droit, me signifiant dans ce geste de ralentir. Je me suis arrêté. L’enfant s’était lui aussi figé au milieu de la chaussée. De notre position, nous ne pouvions voir son visage. De plus avec le soleil qui nous faisait face, la visibilité s’en trouva nettement réduite. C’est à cet instant que Marie proposa de descendre du véhicule.

Cet enfant, qui ne devait pas avoir plus de sept ans, n’avait aucune raison d’être seul dans cet endroit. Nous avions en mémoire les enlèvements qui avait eu lieu plusieurs mois auparavant. Des corps avaient été retrouvés par des brigades canines non loin d’ici. Un véritable charnier. La presse en avait fait la une des jours. « Quatorze corps d’enfants retrouvés entassés dans une fosse non loin de Blénod », et, avec Marie, quand nous avons vu ce gosse perdu au milieu de nulle part, semblant déboussolé, notre premier réflexe a été de songer à ce meurtrier qui courrait toujours.

— Je descends, m’a-t-elle annoncé et moi, je l’ai laissé agir à sa guise. D’ailleurs, qu’aurais-je pu faire d’autre ? Abandonner ce gamin et révéler à Marie qu’un zombie allait lui tomber dessus ? Foutaises, je n’ai pas retenu Marie, car si j’avais été à sa place, j’aurais exactement fait la même chose.

La situation me paraît tellement absurde quand j’y songe. Elle est descendue du Cayenne parce que j’étais au volant, et j’étais assis sur le siège conducteur parce que je n’avais pas envie d’arriver trop tôt chez ma belle-mère. Lors de ces visites imposées, j’étais plutôt du genre à freiner des talons, tandis que Marie avait tendance à presser l’accélérateur. Comme je l’ai dit, elle aimait conduire cette voiture, alors j’avais pris les devants. Et c’est par ce concours de circonstances, qu’elle fut toute désignée pour rejoindre l’enfant.

La scène s’est déroulée très rapidement. Les médias ont raconté par la suite, avant l’arrêt des images sur les ondes, que les zombies étaient des êtres lents, dénués de la moindre capacité à réagir rapidement. J’ai constaté ce jour-là, alors que Marie s’agenouillait devant l’enfant en pleurs, que les généralités resteront quels que soient les sujet abordés, de simples généralités, des putains de généralités.

Marie n’a pas eu le temps de réagir. L’autre est sortie du bois par la droite, par ce même chemin qu’avait emprunté l’enfant une minute plus tôt.

Au début, je n’ai pas compris la menace que représentait cette femme vêtue d’une robe déchirée, la tête de guingois, les bras tendus tel un somnambule qui se dirigeait vers Marie. Les zombies n’étaient qu’un mythe, une histoire pour faire peur aux adolescentes en chaleur. J’étais à cent lieues de croire qu’une telle horreur pouvait exister, et le temps que les connexions se fassent dans ma tête,  j’ai vu cette femme se jeter sur Marie, la saisissant par les cheveux avant de lui planter un poing rageur dans l’occiput. Marie n’a pas eu le temps de hurler, j’ai vu son sang jaillir sur le visage de l’enfant ; il n’avait pas bougé d’un pouce, pétrifié d’horreur.

Je revois encore la main de l’inconnue transpercer le crâne de Marie, rejaillissant par les orbites, les doigts avides de déchirer les chairs. Cette image restera gravée dans ma mémoire. Elle me hante la nuit. Et comme à chaque fois que cette vision me troue l’âme, je presse l’accélérateur du Cayenne et je fonce en ligne droite sur cette femme. Je la vois percuter le pare-choc, puis le capot. Je l’aperçois s’écraser contre le pare-brise qui s’étoile avant de tomber en mille morceaux. Et quand enfin, le calme revient, quand j’arrive à trouver la force de sortir du véhicule, je vois ce gosse étendu sur la route, le visage en partie coincé sous la roue avant gauche. Dommage collatéral, j’ai songé égoïstement en voyant Marie inerte, une Marie à qui je n’avais pas eu le temps de dire adieu.

Je me suis assis sur le bitume et je l’ai prise dans mes bras. J’ai caressé ses cheveux. De son visage, il ne restait plus rien. Je n’ai pas pleuré. Je n’en avais pas la force. Je me suis imaginé, Marie et moi, devenir l’espace d’un instant les nouveaux personnages d’une Pietà, à la seule différence que je ne n’avais aucune intention d’endosser le rôle de la Mater dolorosa.

Je regarde la photo de Marie posée sur la commode et je songe combien j’aurais aimé ne pas avoir pris le volant sous le prétexte que je n’aimais pas ma belle-mère. Nous aurions évité ce drame, nous serions rentrés précipitamment après l’annonce faite à la radio d’une invasion de corps sans vie. Nous… Nous… Nous serions peut-être morts dans un accident, morts, mais ensemble.

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Episode suivant (10) – Il est temps de mettre les voiles

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