Histoire de zombies (16) – Le binôme devant le laboratoire P4

Episode précédent – Histoire de zombies (15) Laboratoire P4 à Lyon, côté zone tampon

Laboratoire P4 avec le binôme

Le fusil-mitrailleur entre les mains, Romain resta un instant immobile, le doigt pressé sur la gâchette. Plus aucune balle ne sortait du canon, quant aux zombies, certains se relevèrent, simplement touchés autrement qu’à la tête, mais plus inquiétant encore, restait cette autre troupe qui surgit au détour d’un immeuble.

« Putain, c’est à croire qu’ils arrivent en bus pour être aussi nombreux », lâcha Sylvain.

Refoulé vers l’entrée du laboratoire P4, le binôme recula rapidement, enjambant les objets divers abandonnés sur la chaussée. Le temps n’était plus leur allié, d’ailleurs à cet instant ils songeaient plus à une caisse de munitions qu’à quelques secondes de tranquillité. Le temps ne tuait pas les morts-vivants, le 7.62mm, oui. Seulement, ce genre de trouvaille n’arrivait que dans les scénarios de films, pas dans la réalité.

« C’est fermé, annonça Sylvain. En cognant des deux poings contre la vitre. Il jeta un œil à l’intérieur du hall et ne vit personne. Putain, on est coincé mec, ils vont nous tuer.

— Tu crois ? Non, ils vont en bouffer un et l’autre deviendra comme eux. On tire à pile ou face ?

— Quand tu t’y mets, t’es… Mais putain, qu’est-ce que tu fous. »

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Romain cogna à plusieurs reprises avec la crosse du fusil contre la porte en verre. Cette dernière s’étoila, sans se briser. Sans attendre que la paroi se fissure, Sylvain descendit les quelques marches tout en gardant un œil sur les zombies. Ces derniers se tenaient à une vingtaine de mètres, ils déambulaient maladroitement entre les voitures et ne cessaient de se prendre les pieds dans les obstacles.

Il s’aventura dans leur direction et commença à fouiller dans tout le fatras jeté à même la route. Sylvain s’attarda sur un sac, ouvrit la Fermeture Éclair et en extirpa une bouteille de parfum, un livre de poche, des sous-vêtements, rien d’important, rien d’utile. Il n’osait plus regarder par-dessus son épaule, car il savait qu’à chaque regard, il perdait du temps, à chaque seconde donnée aux zombies, il en perdait une. De son côté, Romain continuait de cogner de toutes ses forces contre la vitre. Elle ne cédait toujours pas.

Sylvain donna un regard circulaire et vit dans ce capharnaüm, des habitants ayant fui leur travail, leur logement, avec mallettes, sacs, valises, abandonnant tout à la rue, s’effaçant devant cette barbarie ambulante qui dévorait les enfants, déchirait les chairs. Relativiser, il le fallait, Sylvain en était conscient, voilà pourquoi devant tout ça, au final, il importait peu d’abandonner derrière soi des ensembles sortis des plus grandes boutiques à la mode, il importait peu d’emporter dans un sac une console avec des jeux PEGI 18, invitant à découper du zombie, il importait peu de s’attarder à transporter le futile quand des mains décharnées tentaient de vous saisir pour croquer votre visage.

Cette rue, songea Sylvain, devait être comme des milliers d’autres rues à travers le monde, recouvertes du squelette de Monsieur Consommation, les objets éparpillés comme autant d’os blanchissant sous le soleil de plomb. Et tout ce fatras étalé, au milieu de la rue, invitait presque à s’émouvoir de ce qu’il restait de l’humanité, mais Sylvain avait l’esprit ailleurs.

Ce n’était pas l’espoir qui le poussait à explorer cet amas d’objets hétéroclites, ce n’était pas la peur de mourir, de ne jamais revoir sa femme et ses enfants, qui dirigeaient ses actes. Ce qui brûlait Sylvain de l’intérieur était un sentiment plus inavouable.

Il désirait décapiter tous ces morts-vivants pour apaiser une douleur qui pétrifiait son âme depuis deux jours. Si mourir était une finalité inévitable, Sylvain comptait mettre à profit cette souffrance qu’il gardait emmurée, pour tailler quelques bouts de barbaque grommelant, avant de mourir ou avant de rejoindre les siens.

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Voilà pourquoi, ressasser tout cela ne servait à rien de tout, car Sylvain songeait assez régulièrement à cette horreur qui l’avait perverti quarante-huit plus tôt. Il sentait encore l’odeur du sang remonter à ses narines, il revoyait ce massacre auquel il avait assisté ; celui d’une mère de famille dans la banlieue lyonnaise. Il avait vu cette femme tenter de fuir une horde de bouffeurs. Elle criait : « sauvez mon bébé ». Oui, Sylvain l’entendait encore articuler ces quelques mots, comme si elle se tenait là, près du sac qu’il serrait dans la main droite. Tu dois t’endurcir mon gars, sinon le prochain, ce sera toi. La voix était celle de Laurent, le chef du groupuscule auquel il appartenait. Il avait posé une main amicale sur son épaule, lorsque les bouffeurs avaient attrapé leur repas. Il l’avait laissé, quand la peau de la jeune femme craqua de toute part, puis il l’avait retiré quand Sylvain prononça : « Il faut intervenir, elle n’est qu’à quelques mètres ». Sylvain se souvenait de chacun de ses mots, de chaque respiration, de chaque regard lancé, et malgré l’avertissement qu’il avait reçu quand il avait rejoint le groupe, il avait tenté de descendre pour récupérer le bébé.

Sylvain ferma les yeux, il était là-bas.

Le bébé gémit, allongé dans son siège auto posé dans un chariot. Sylvain revoit sa main flotter à une dizaine de centimètres au-dessus de l’enfant, il sent son odeur, mais des bras le retiennent, des voix lui intiment d’obéir, tu veux finir comme eux, on peut te balancer. Sans doute, à cause, ou grâce, à l’image de sa propre famille, il renonce à secourir l’enfant, l’abandonnant aux griffes des bouffeurs. Ils sont là, trois, avides, pris d’une faim insatiable, ils se jettent sur ce petit bout de chair qui n’arrête plus de hurler. Le sang gicle, les entrailles sont rapidement atteintes et s’accrochent aux barreaux du chariot. Sylvain vomit et une voix lui indique que le rituel de passage est terminé et qu’il fait partie des leurs. Oui, mais à quel prix.

Sylvain aimerait effacer ces images de son esprit, mais il se savait contaminé par ce souvenir, et ce jusqu’à sa mort. Il repensa à ce rituel, à ces paroles prononcées par Laurent lors de leur première rencontre, et jamais, s’il avait compris les desseins du groupe, il n’aurait accepté de les rejoindre pour participer à un tel avilissement de l’espèce humaine. Dans son existence, des visions d’horreur insoutenables, Sylvain en avait lu dans des livres, il en avait également visionné des centaines sur grand écran, sur son poste de télévision, ainsi que sur son ordinateur portable, mais jamais il n’avait « participé » à une curée. Le mot convenait parfaitement, mais il préférait garder cette définition du rituel pour lui, il n’avait aucune envie de finir comme cette femme et cet enfant. Il était piégé et il n’avait aucune possibilité de faire machine arrière.

À l’origine, Sylvain n’était en rien un être primal, mais depuis cette expérience qu’il ne pouvait que regretter, il sentait qu’un bout de son humanité avait comme disparu. Il n’en avait pas parlé au groupe, ni à Romain, mais depuis cette expérience, il se sentait investi d’une force capable d’éviscérer un zombie à main nue. C’était sans compter sur ces grognements qui la ramenèrent dans le présent, et quand il se retourna, une main enserrait déjà son épaule. Il sursauta, tomba à la renverse et vit un cadavre le surplombant ; les dents dénaturées, l’œil torve, les cheveux en broussaille. La bête gronda et se ne se jeta pas sur lui, elle s’effondra sur son corps.

Plus haut, un bruit de verre brisé retentit.

à suivre…

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