« Vacances de rêves »

Cette nouvelle est née d’un appel à textes qui finalement n’a jamais atteint son but… Ce dernier est décédé d’une mort tragique, d’un mal que l’on nomme plus communément : L’annulation. Je le partage aujourd’hui, avec vous. Bonne lecture.
 
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Préambule gouvernemental : « Ce court texte a été récupéré sur l’ordinateur du dénommé William 2020-002. Suite à un AT envoyé par un groupuscule d’individus activement recherchés par l’état, les événements relatés ci-dessous rappellent combien l’imagination est préjudiciable à l’homme ».

è Ouverture du fichier « Les vacances de vos rêves »

 La deadline se rapproche et je n’ai toujours rien pondu pour cet appel à texte : « Les vacances de vos rêves ». Qu’est-ce que j’en sais moi ? Je suis enfermé dans cette pièce sans porte, ni fenêtre. Avec juste un ascenseur qui apporte chaque jour ma ration de nourriture. Vous vous posez sûrement cette question : « Pourquoi n’emprunte-t-il pas ce satané ascenseur ? » En guise de réponse, je répondrai simplement : je mesure plus d’un mètre quatre-vingts et j’avoisine les quatre-vingt-dix kilos, alors comment pourrais-je entrer dans un ascenseur mesurant au bas mot quarante centimètres de côté ? Je ne m’attarderai pas sur sa profondeur, grotesque !

 Je ne suis pas contorsionniste, mais un écrivain réquisitionné par le gouvernement pour écrire sans mot dire. Chaque jour tombe des dizaines de missives : « écrire le discours d’untel », « le chanteur truc désire un nouveau tube », « créer un slogan publicitaire pour la marque de solvant machin ». Et puis il y a ces AT. Des appels à textes tous aussi bizarres les uns des autres. Pourtant, chaque fois je ponds un texte. J’arrive à tenir les limites (de taille, de temps…). Bref, je m’en sors, pas tout le temps avec les honneurs, mais les textes fusent de mon esprit avec un certain style.

 Et il y a deux mois environ est tombé cet AT avec pour intitulé : « Écrivez un texte (min 50 lignes, max 200 lignes), sur les vacances de vos rêves. Vous pouvez y décrire ce que vous souhaiteriez faire pendant les grandes vacances, où vous aimeriez voyager, ou bien ce que vous faites en temps réel, bref laissez place au réel ou à votre imagination. » Depuis, je cale. Mon esprit se bloque devant ces quelques lignes, si limpides, si simples. Qu’est-ce que 50 lignes ? Deux pages ! Deux maudites pages que je suis incapable de remplir.

 Les vacances de rêves ! Je n’ai jamais pris le temps de m’y attarder jusqu’à présent. Aujourd’hui, tandis que trois jours me séparent de la clôture du concours, mon esprit ne cesse de songer à cette idée. Partir. Où ? Avec qui ? Et puis, quel imbécile a pu pondre un sujet aussi…

 L’idiot en fait, c’est moi ! Depuis vingt ans maintenant, je suis enfermé dans cet endroit, retenu contre mon gré. Les pieds entravés à des anneaux de métal, les mains fatiguées d’avoir écrit des millions de mots, mon esprit se délite peu à peu et se détache de cette réalité. Survivre à ces supplices, cette littérature insipide que l’on m’oblige à écrire me bouffe de l’intérieur. Chaque jour mon souffle s’atténue, et, sans véritablement savoir pourquoi mon corps s’attarde ainsi dans ce monde, je sais que je n’en puis supporter davantage.

  Ignorant donc la réponse à ma condition humaine, des questions fondamentales naissent néanmoins sous la forme d’évidences : Une femme m’attend-elle quelque part ? Des enfants pleurent-ils leur père disparu ?

 Mon esprit se brouille devant de telles pensées. Des drogues coulent dans mes veines, c’est certain. Elles effacent ma mémoire. Tout ce qui ne sert pas leurs principes n’est d’aucune utilité dans ce travail qui m’incombe, alors ils tuent ce qu’ils redoutent par l’entremise d’une réaction chimique. Raconter le contraire serait une supercherie. Je n’ai pas la mémoire de mon passé, tout ce qui me vient à l’esprit sont des mots que je couche les uns derrière les autres. Leurs drogues me tuent chaque jour, elles me maintiennent en vie également.

 Une ligne, encore une ligne. Tel un drogué, je descends les lignes et je frôle chaque seconde l’overdose. Mais mon corps, robuste, tient le coup car en ligne de mire, il y a cet AT, cet appel à texte Absolument Terrifiant. Libérateur. Ils l’ignorent (sous-entendu mes geôliers), mais en m’envoyant cet AT sur les vacances de rêves, ils ont percé des trous dans les digues qu’ils avaient érigées.

 La vague de l’espoir se rapproche, elle va tout emporter dans son sillage. Une sorte de vague (d’une noirceur indicible) se lève, je la sens comme un nez affûté capte les embruns au plus près de la mer. Elle est proche, terriblement active. Tout bouillonne.

— Je suis à la 45ème ligne de mon texte et le rêve se matérialise, la digue cède, enfin —

 Récit étrange qu’est ce texte pondu sous les effets d’un mal pesant. Mes yeux ne l’évitent plus, il le déchiffre. Ce texte est là, il existe et se nourrit de mes envies. Il grandit, d’une virgule, d’un espace, il devient adulte et quitte l’enfance de son premier paragraphe. L’appel prend soudainement une forme divine. Les mots ne sont plus de simples caractères accolés les uns aux autres pour former un tout, mais une volonté pleine et entière. Celle de vivre les vacances de mes rêves.

 Oui, je veux partir ! Vivre ces vacances avec une femme qui m’épouserait dans la seconde. Courir également, pieds nus sur une plage, avec des mioches (aussi bruyants et actifs que possible) qui crieraient des « Papa, je t’aime » sans effet de lassitude. Quant à l’endroit, l’hésitation passe de la mer à la montagne, car le lieu au final importe peu, tout ce qui me guide est cet Amour pour ces êtres invisibles.

 Les vacances de mes rêves sont toutes proches dans mon esprit. Je remercie ce messager qui a envoyé cet AT, car il m’a enfin ouvert les yeux. Il n’y a peut-être ni porte ni fenêtre pour s’enfuir afin de réaliser mon rêve, mais je ne compromettrai pas mes chances en me désespérant sur mon sort. Une voie différente existe, l’imagination.

 Mon aimée, mon amie, mon âme.

 À compter de ce jour, je rêverai chaque seconde à ces vacances. Je n’existerai plus dans ce lieu de perdition. Telle une mue, mon corps restera entravé à jamais à ces chaînes qui me retiennent prisonnier depuis tant d’années. Mon esprit peut partir en paix dorénavant, laissant derrière lui ce vaisseau de chair, vide.

— Papa, je t’aime.

 La voix de ma petite fille m’appelle, j’en ai les larmes aux yeux. Pour la première fois, je vis. Elle tient un cerf-volant dans ses mains, je m’approche d’elle et…

 Ma réponse à l’AT arrive à son terme.

 Ce futur dans lequel j’ai grandi est mort. Je vis maintenant dans un présent qui m’est propre. Un endroit connu seulement de moi, de mes rêves. Je vais de ce pas m’imprégner de ces vacances si chairement payées. Je le mérite.

 Cette fois-ci, je n’en démordrai pas et personne ne pourra me contredire, mais ce genre de perpétuité, tout homme en rêverait.

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