La bête

La bête

Tout a commencé voilà quatre jours. Mais avant de poursuivre, je vais vous préciser la situation qui est la mienne actuellement : je n’écris plus depuis six mois environ, pour diverses raisons, dont la principale est un problème de santé. Alors depuis ce que je nommerai, une convalescence forcée, je n’ai quasiment pas touché à mon ordinateur portable… du moins, jusqu’à il y a quatre jours justement.

J’en reviens au début : tout a commencé voilà quatre jours, le matin, au réveil. J’en ignore encore la raison, mais durant cinq minutes, j’ai perdu la vision du côté droit. Pas complètement, un filet jaunâtre a persisté pendant le mini black-out. Je suis immédiatement descendu pour prévenir mon épouse, mais avant que je puisse ajouter quelques maux de plus à son inquiétude, j’ai senti, ce que je nomme la bête, gronder dans ma tête.

La bête est en quelque sorte un cousin lointain de l’imagination, un proche parent de la création et surtout, le reflet du Diable. Elle m’a accompagné des nuits entières, quand, encore jeune, j’ai couché des centaines d’histoires sur mon clavier. La bête est une dévoreuse de temps, un monstre qui se glisse dans les songes et vient vous tirer par les pieds quand la nuit vient. Elle mord et lâche très rarement, et la plupart du temps, quand elle revient à l’attaque, la fulgurance est au rendez-vous. La fulgurance des histoires, j’entends.

C’est donc en descendant les marches, alors que je m’apprêtais à raconter à ma femme ma perte de vision, que la bête s’est manifestée. Au départ, j’ai senti un grondement sourd au creux de mon estomac, sans doute à cause de l’odeur du pain grillé montant depuis la cuisine, puis mes mains ont commencé à se rétracter à plusieurs reprises, la douleur s’infiltra jusqu’aux poignets. Je ne saurais vous la décrire sans en ressentir le souvenir, alors je m’abstiendrai. À cet instant, je sus qu’il n’était plus question de partir m’asseoir pour prendre le petit déjeuner, une mission autre m’attendait : écrire une histoire. Quel qu’en soit le prix à payer, je devais m’attabler à mon bureau et allumer mon PC et reprendre la route de l’écriture à l’endroit où elle m’avait abandonné six mois plus tôt.

En plus d’être imprévisible, la bête est cruelle aussi. Sur l’écran, un dossier « Projets en cours » me narguait, je pensais à mes zombies, mes vapeurs d’alcool, ma nitroglycérine et, les ignorant, j’ouvris un nouveau document vierge avec pour unique titre : La bête.

Depuis ce jour, je n’ai pas couché la moindre ligne.

En fait, si, j’ai écrit et j’ai effacé au fur et à mesure. Une nouvelle force m’habitait mais paradoxalement j’étais incapable de la maîtriser. Tout s’est accéléré les vingt-quatre dernières heures. La nuit dernière, une douleur m’a tiré de mon sommeil. Elle courrait de l’omoplate gauche à la droite, en passant par les cervicales. J’ai jeté un œil à mon téléphone portable : 3 h 15 et impossible de me rendormir. Se positionner sur l’un ou l’autre des côtés s’avérait être impossible, du fait de la douleur alors j’ai gardé les yeux ouverts en direction du plafond et j’ai songé à l’écriture, comme très souvent.

Mon esprit s’est attardé sur un appel à textes concernant La Route, et là, sans prévenir, j’ai été assiégé physiquement par un flot d’images. Des craquements ont retenti au niveau de mon cou, comme si une main invisible saisissait ma colonne vertébrale pour la tirer en arrière. Dire que je n’ai rien ressenti serait vous mentir, j’ai souffert le martyre, tandis qu’en parallèle des silhouettes isolées les uns des autres se dessinaient sur des îlots de terre, la scène était surplombée d’un ciel de plomb. Au milieu des formes humaines, j’entrevis des monceaux de pavés plus ou moins importants, chaque personnage possédait son lot de pierres. Leurs visages dénotaient de l’incompréhension plus que de l’inquiétude, mais rapidement, le film se déroula, entraînant les corps dans un cortège d’émotions intenses. Au fond, je savais ce qu’il allait advenir d’eux, la bête était en train de me dicter la marche à suivre pour écrire l’histoire, mais, car il y a un mais, je n’avais aucune envie de m’attarder sur cette fiction. Pourquoi ? Je crois qu’un questionnement plus profond m’empêchait d’accomplir ma tâche. Quand je s’attardais, ne serait-ce que deux minutes, sur les événements qui déchiraient l’humanité, l’interrogation suivante remontait à la surface de mes pensées : Est-ce que mes écrits valent encore la peine d’exister ?

La réalité s’est dérobée sous mes pas quand je me suis répété cela plusieurs fois. La bête m’a serré les tripes et je crois bien que j’ai crié. Au réveil, ma femme, qui n’avait rien entendu, s’est levée pour partir au travail sans se douter une seule seconde que son mari se rapprochait dangereusement de l’asile psychiatrique. Car c’est bien de ça qu’il est question aujourd’hui, non pas des douleurs incessantes, .mais de ma santé mentale.

Je me vois mal, à l’heure où j’écris ces mots dans le document créé voilà quatre jours, raconter à mes proches qu’une bête s’amuse à me torturer, m’obligeant à écrire des histoires d’une noirceur diabolique. Est-ce qu’ils seraient dans la capacité de discerner les doigts glissant sous mon épiderme ? Moi, je les distingue sans problème, ils n’arrêtent pas d’aller et venir, m’obligeant à presser les touches. J’ai beau fermer les yeux, j’entends les phrases se tisser dans mes tympans, je perçois les cris d’un enfant tentant d’échapper aux dents en lames de rasoir des poissons occupant les eaux sombres. Je n’ose songer à ma femme, quand elle rentrera, mais inexorablement, le douleur façonne ses traits au fond de mon être. Qui trouvera-t-elle assis derrière l’écran ? Je n’ai plus aucun doute maintenant. La bête, qui m’a si souvent aidé, est devenue aujourd’hui un organisme conquérant, qui n’a qu’une envie, me dévorer, prendre ce qu’il reste de moi et occuper l’espace vacant. Peut-être arrivera-t-il à atteindre ce que je n’ai pu faire avant le suicide de mon pseudo. Adviendra ce qu’il adviendra.

La bête est là.

 John Steelwood – 27 Janvier 2015 17h30-19h15

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Chroniques de mes écrits

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Textes et autres concoctions

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