Cher moi

Cher moi

Ce texte est inspiré du projet « Dear me » où a participé mon auteur fétiche : Stephen King.

À l’occasion, je mettrai à jour mon Cher Moi.

« Cher moi,

Tu es surpris, je comprends. Bientôt 40 ans et je respire encore. Toi qui croyais que tu allais mourir avant tes 25 ans. Et bien, tu t’es mis le doigt dans l’œil. Je sais que la période actuelle est des plus sombres pour toi, que tu n’as qu’une envie : partir de cette maison, loin de nos parents et ne jamais revenir, mourir, quelque part, loin des tiens. Sache que d’ici deux ans, tu vas rencontrer une personne, tu vas la considérer tel un phare, il deviendra ton meilleur ami et c’est grâce à lui que tu vas émerger lentement de cette fange qui t’entoure. Cependant, cette rencontre ne t’empêchera pas de jouer avec la mort dans ta voiture, d’ailleurs, tu la frôleras de manière physique et significative à deux reprises, dont une fois sur une corniche surplombant Monaco (tu garderas en tête l’image de la ville des années et tu écriras une nouvelle sur cette expérience, « un fauteuil pour Monsieur Ingelton »).

En écrivant cette lettre, je me dis que tu es un putain de romantique. Il suffit de voir la manière dont tu aimerais disparaître : Tu rêves de mourir comme James Dean, mais au volant d’une voiture plus modeste (et oui, petit moyen, petite auto), seulement cela ne se produira pas. Tu verras, tu fixeras cette idée au fond de ton être, celle de ne jamais te coller derrière le volant d’une voiture puissante. Tu aimes la vitesse, mais tu ne le dis pas. Elle te grise, t’attire, l’idée persiste aujourd’hui : dans les deux sens.

Tu as 16 ans, et tu es seul, tu n’as pas de petite amie, même si tu y songes. Des filles prêtes attention à toi, mais tu sembles ne rien voir, surtout les blondes. Les blondes te révulsent et tu ne sais pas encore pourquoi. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Comprendre te fera grandir. Tout ce qui t’entoure n’est que ténèbres et mort. Tu ne vis pas dans la même réalité que les autres. Tes amis se demandent pourquoi tu te mets en retrait et tu n’oses pas leur avouer que tu réfléchis sur ta condition d’homme, car ils sont plutôt du genre à se soucier de leur acné et des Mobylettes. Chaque matin, depuis trois ans, tu penses à cette dent qui a bousillé ton adolescence, et à ses doigts qui ne cessent de se bloquer, et tu songes à la Norvège, à cette fille que tu as invitée à danser sur ce bateau de croisière et qui désirait passer un moment avec toi. Un simple moment que tu lui as donné, sans l’embrasser, car tu ne pouvais pas, à cause de cet accident. Je sais que tu as souffert et que tu souffres encore aujourd’hui en songeant à ça, mais sache que cette fille, tu la garderas en mémoire à jamais ; son visage derrière la vitre du bus, ainsi que ce geste qu’elle te lance. Un moment de bonheur dans une vie tourmentée, un instant qui te permettra de rester éveiller.

Je ne te parlerai pas de ce que l’on sait, tous les deux. De ces secrets inavouables. D’ailleurs pendant longtemps, j’ai cru que c’était à cause d’eux que tu voulais mourir (j’ai du mal à employer le je parfois, je ne me défile pas, je te le jure). J’ai eu tort. Il fallait juste les accepter, ce qu’aujourd’hui j’ai fait. Tu n’as plus aucune inquiétude à te faire sur ce point.

Pour tes études (je sais que tu t’en fous, que tu ne prêtes aucun intérêt aux résultats, mais je te le dis quand même), tu auras ton BEP, et ton BAC Pro avec mention (je dois avouer qu’à ce jour, je m’en fous toujours autant, cependant tu te souviendras de ce coup de téléphone pour t’annoncer les résultats, de ce haussement d’épaules que personne ne verra et de cette pensée qui traversera ton esprit : « je m’en doutais »). Tu iras ensuite à l’IUT, juste parce qu’on te dira que les bacs pro n’y vont pas. D’ailleurs, on te fera sentir que tu n’es pas le bienvenu. Trois bacs Troisro sur 110. Des gars qui pètent plus haut que leur cul, l’amphi en sera blindé. Ton DUT, tu le passeras à Nice, la cité des Anges et des richard.

Dans les couloirs d’université, tu ne te laisseras pas marcher sur les pieds par les filières générales. Tu provoqueras ce prof de compta et tu iras le voir pour lui balancer « Merci de m’avoir planté au devoir surveillé, 20/20, c’est dur quand même ». Il ne répondra pas, car il se souviendra du jour où il avait décidé de te réduire en miettes tout simplement parce que tu venais d’un bac Pro.

Après, tu passeras un entretien dans une grande école de commerce. 12 places à saisir, très convoitées. Sur dossier et entretien. Tu seras pris, mais tu refuseras de t’y rendre, car tu auras à cet instant, ta réponse.

Tu te demandes pourquoi je te dis ça, c’est pour te montrer que tu vaux quelque chose, que tu as une conscience et des valeurs. En ce moment tu crois que tu ne sers à rien, que ta vie n’a aucun sens. Je ne juge pas ton parcours, il deviendra le mien, mais quand tu verras les occasions se présenter pour entrer dans de bonnes écoles, dites « réputées », des chances que tu les refuseras, tu ne sauras pas encore qui tu es vraiment. Des propositions d’embauches vont suivre la plupart de tes stages, deux dans des sociétés reconnues mondialement, des propositions que tu déclineras, pourquoi ? Parce que tu avances en aveugle, sans attache et que tu as cette idée ancrée au plus profond de toi : celle que bientôt les lumières s’éteindront à jamais.

Tu te trompes. Je suis encore là. Je respire. Je suis vivant, donc, toi aussi.

Tu échapperas à la mort et ce qui est certain, c’est que tu n’échapperas pas au travail. Ne regarde pas cette phrase comme si je te traitais de fainéant, tu comprends ce que je veux dire. Tu n’as pas peur de bosser, ce qui t’inquiète c’est de le faire avec d’autres. Car finalement, tu n’accordes et tu n’accorderas, que très peu ta confiance aux gens que tu vas croiser. Pour l’avoir, ils devront montrer patte blanche et encore. T’inquiète, je suis toujours aussi parano à presque quarante balais. C’est ce qui, au final, nous a maintenus en vie.

Bref, pour en revenir au travail, tu partiras sur Paris avec des rêves et tu quitteras cette région sans avoir pu les réaliser. Trop accaparé par les cons qui sévissent dans la banque pour laquelle tu vas travailler, tu verras ta vie se transformer en lambeaux. La déchéance, tu vas la croiser, chez les autres, beaucoup. Chez toi, tu emporteras dans tes bagages des souvenirs neurotoxiques, des images qui te bouffent à l’heure actuelle et qui persisteront à te gangréner l’esprit des années entières. Aujourd’hui, je te rassure, j’ai réglé la plupart de ces problèmes. Paris, tu la quitteras comme on quitte une femme, sans un regard en arrière, et avec des regrets, oui, les seuls regrets dans ta vie, car tu l’aimais (et je l’aime encore) cette putain de ville, car elle n’est en rien responsable de tes rêves brisés. Tu devras t’en prendre à toi, rien qu’à toi. Désolé.

Tu l’as compris, j’ai démissionné de ce poste à la con où j’étais en contact permanent avec les traders, des brasseurs de frics roulant en Z3. L’urgence chez eux portait un nom : ASAP. As soon as possible, aussi tôt que possible, ce qui signifiait dans leur langue : « et vite sinon j’appelle mon supérieur qui… etc… etc… » Des blaireaux. Tu apprendras beaucoup avec eux, jusqu’où le mépris peut aller. Ce Paris là, je n’en ai que faire, je l’abandonne à toutes ces personnes sordides qui croiseront ta route durant ce périple dans le quartier de La Défense.

La seconde raison de ce divorce avec ce boulot est très simple. Tu te souviens quand tu avais neuf ans. Tu as écrit une histoire dans la veine des jeux de rôle dont on est le héros. Tu as dessiné les plans et tu as pensé que tu n’étais pas encore mûre pour écrire. Et bien aujourd’hui, tu écris des livres, pour la jeunesse, pour les plus grands aussi. Tu as quelques textes d’édités sous ton vrai nom, et d’autres sous un pseudo. Ce pseudo, tu vas le découvrir bientôt, il va naître cet été quand tu vas partir aux States. Je t’en dis pas plus, mais tu verras, tout redémarre là-bas, dans la ville de Lexington et quand tu visiteras Chicago.

Et oui mon gars, tu vas réaliser ton rêve, celui que tu as mis entre parenthèses neuf longues années. Mais bon, t’excite pas, c’est pas la panacée. Ce monde (celui de l’édition) n’échappe pas aux règles régissant les comportements de l’homme, il est infesté de requins. Tu en croiseras des deux côtés, éditeurs et auteurs (beaucoup plus de ce côté de la barrière 😉 ç c’est un smiley, le monde en est truffé de nos jours). Tu y perdras quelques  plumes, mais je te fais confiance, tu diras Amen quelques fois, mais ensuite tu prendras tes précautions.

Pour en revenir à tes débuts, tout s’enclenchera lors d’un stage pour Matra, tu n’es pas obligé de lire ce qui va suivre, mais c’est un tellement bon souvenir que je ne peux m’empêcher de te raconter.

Tout a démarré entre midi et deux, tu travaillais sur la programmation d’un autocommutateur et comme tu avais terminé le boulot vitesse grand V, tu t’es planté devant le moniteur de contrôle (un Minitel, d’ailleurs le Minitel n’existe plus aujourd’hui, ils l’ont retiré du service depuis l’an dernier) et tu as commencé à écrire, écrire, écrire, jusqu’à remplir la page. Tu n’avais pas d’imprimante, alors tu as tout repris à la main. C’était le début de ton premier roman « Parallèle », qui est devenu « d’un monde à l’autre ». Seule l’une de tes sœurs et ta femme l’ont lu.

Tu vois, je te surprends encore. Oui, tu es marié. Quant à tes sœurs, elles ne sont plus qu’un funeste souvenir aujourd’hui. Je te dirai rien de plus les concernant, je te laisse vivre ce qu’il s’est passé avec elles, quoi qu’il en soit, elles ne valent pas la peine qu’on s’attarde sur elles. Ça fiche un coup, je sais, toi qui croyais que… Mais bon, là tu vas te rendre au mariage de la plus grande, tu vas te poser des questions, et tu vas espérer. Tu vas déchanter, et pleurer.

Tu es donc marié et tu as deux enfants. On vit dans l’est de la France, loin du bruit qu’occasionne le reste de la famille. Comme je te l’ai indiqué plus haut, des cons tu en verras partout, pas seulement ailleurs (excuse, c’est une private joke, tu la comprendras quand tu seras en 2013 ma poule 😉 )

Sinon, je sais qu’en ce moment, la mort est ton amie. Elle danse dans ton esprit, mais bientôt, tu apprendras qu’il ne sert à rien de te punir à cause des autres. Tu es, paradoxalement, guidé par un espoir incroyable, je crois que c’est ce qui, au final, a manqué de nous effacer de cette Terre. Cette mort, tu vas la personnifier dans tes nouvelles, tu vas réaliser une véritable thérapie en te plongeant dans l’écriture et quand, des années plus tard, tu croiseras le chemin d’un thérapeute, tu auras cette réponse : « Vous avez très bien analysé votre situation. Ce n’est pas vous que je devrais voir au final, mais votre mère ». Oui, ta mère, notre mère. Tu écriras un livre sur votre relation. Tu vas la tuer « littérairement parlant » et tu vas réaliser une chose. Tu comprendras qu’elle n’était, comme toi, qu’une victime. J’aimerais te dire que j’ai des regrets d’avoir perdu tout ce temps pour en arriver à cette conclusion, mais tu le sais, nous avons ce principe de ne jamais rien regretter. Si ce n’est Paris. C’est ainsi.

En 2012, ta vie va exploser en plein vol. Tu voudras mourir à nouveau, tu souhaiteras anéantir tout ton travail, rêver que ta vie s’arrête, mais tes enfants, leurs visages, leurs présences, feront pencher la balance du bon côté. 2012, c’est loin pour toi, alors je te dis simplement : continue de parler à ton père quoi qu’il advienne. Même si tu penses qu’il ne t’écoute pas, profite de sa présence. Car quand le temps fige les pleurs, ils restent à jamais gravés dans le cœur, notre cœur. Pas de besoin de te faire un dessin, je sais que tu as compris.

Je ne vais pas m’attarder plus longtemps, tu en sais déjà trop. Ah oui, une dernière chose, quand tu iras aux States cet été, amuse toi et profite de la vie. Ce voyage va être primordial pour celui que je suis aujourd’hui. Tu y resteras un mois, le plus beau de ta vie d’adolescent.

PS : Ne change pas

Je t’aime ma poule.

John »

johnn2IMG_8365 - Copie

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