Episode précédent : Le binôme et le laborantin

Addendum N°4 – Bourse Financière de l’Humain (version Z)

Certaines structures sociales et gouvernementales parviennent à survivre à l’apocalypse (nucléaire ou épidémique). La Bourse Financière de l’Humain, mise en place dans la première moitié du XIIème siècle, appartient à ces organismes encore existant à ce jour… mais sous un autre visage.

Avant le grand clash, avant le démarrage de la grande parade des morts, HSFE(1) était destinée à coter en bourse  le génome, les chairs, les organes, bref tout ce qui se rapporte à l’homme. L’organisme mondial est, à l’origine, géré par un socle de 180 membres, ministres des finances et de la santé des pays signataires de la charte pour le développement des manipulations génétiques. Il a perduré sous sa forme dite « classique » jusqu’aux premières apparitions des zombies et a laissé place à une tout autre structure, une sorte de HSFE Z, lorsque les gouvernements ont décrété l’État d’Urgence.

Le signe avant-coureur de la périclitation de la race humaine, personne ne l’a vue venir. Pourtant, à l’unité de temps 2.091, tout semblait indiquer que la déchéance de l’humanité approchait : « Attaque de sportifs de haut niveau : Un stock de bras et de jambes a été découvert non loin de Millau. Ils étaient destinés à une revente sur le marché noir, afin de répondre à la flambée des prix sur les bourses humaines mondiales. »

Concernant ce fait, il est rapporté que l’offre et la demande en chair humaine, diamétralement opposée(2), ont incité certains vendeurs à braver les lois et à assassiner sans vergogne des personnes saines. Dans la réalité, il s’agissait de morceaux humain abandonnés par des morts-vivants. Ils ont été découverts par un berger(3). Aussitôt, des lanceurs d’alertes avertirent les différentes antennes de la HSFE de l’attaque « mystérieuse », sans succès. L’argent échangé par les consortiums régentant les greffes occulta la raison des traders de chair. Le cours boursier s’envola, tandis que la mort en marche s’implantait lentement, mais sûrement dans les forêts de la Lozère et du Cantal.

Après cette première attaque, passée inaperçu pour les sphères financières, tout s’emballa. D’autres zombies envahirent le Sud de la France(4), c’est à partir de ce point charnière dans la vie des concitoyens, que la HFSE emprunta une toute autre direction, devenant définitivement Z.

Les magasins furent dévalisés, des incendies détruisirent nombre de bâtiments officiels et les denrées alimentaires s’avérèrent être la cause première des luttes opposant les survivants. Rapidement, le marché parallèle à la Bourse Financière de l’Humain, la HFSE Z, se matérialisa, toujours au niveau local, parfois régional. Des escouades(5) rapportèrent les premiers organes (foie, cœur) issus de mort encore « frais » et s’appliquèrent à nourrir leur communauté.(6)

(1) Human Flesh Stock Exchange ou Bourse Financière de l’Humain, instaurée en 2051, elle a été approuvée par l’ONU et OMC, afin de contrecarrer le trafic d’humain et les ventes d’organes sur le marché noir, notamment dans les pays en phase de déflation.

(2) Depuis plusieurs mois, les demandes d’implantations avaient augmenté de manière exponentielle, suite au conflit armé opposant l’Europe de l’est à l’Asie de l’ouest. Le taux de mortalité avec les mines antipersonnel étant passé sous la barre des 5%%, elles furent à nouveau autorisées par décret onusien, permettant de fournir du travail à plus de 25 000 personnes dans le monde. Les progrès en génétique et en architecture biologique appliqué à l’homme, justifiaient l’utilisation de ces armes longtemps décriées par l’AMP (Association of Mankind Protection – Association de la Protection de l’Humanité).

(3) Une source, préférant garder l’anonymat, nous a indiqué qu’une horde de morts est apparue non loin du viaduc de Millau, laissant présager une contamination locale (aujourd’hui nous savons tous que l’infection n’a épargné aucun lieu géographique, si ce n’est l’île d’Haïti(3 bis)). Cette même horde serait responsable des massacres des villages de Sainte-Rome-de-Tarn, Roquefort-sur-Soulzon et Sainte-Afrique.

(3bis) Le professeur Romero a écrit un livre concernant  les expériences pratiquées sur les habitants de l’île. Les chercheurs, ayant survécu, planchent sur une possible (mais non probable) sortie de crise. Maintenant, la question est : Pourquoi les habitants d’Haïti ne sont pas touchés ? Le mystère demeure entier.

(4) le phénomène s’est répété à l’identique sur l’ensemble des pays. Apparition des zombies dans des zones reculées (montagneuses, forêts denses…), attaques de villages, de bourgs, puis apparitions soudaines dans l’ensemble des zones urbanisées. Certains parlent de punition divine, mais une autre explication plus rationnelle est avancée par le professeur Guilliani (lire son essai philosophique « Expansion de la mort au travers de la chair », paru avant l’invasion aux Presses de la Science)

(5) Des dépeceurs de cadavres. Ils font également office de nettoyeurs.

(6) NDR : il faut prendre ses précautions lorsque l’on cuit du mort-vivant, c’est un peu comme le poisson Globe. Il existe une procédure à suivre (Cf Addendum sur « Mille et une recettes à base de Zombie »)

à suivre : Interlude N°2

Histoire de zombies (18)

Le binôme et le laborantin

Episode précédent : Le binôme entre dans le bâtiment

Dans le laboratoire P4

Sortir de ce mauvais pas, voilà la mission qui me soucie pour le moment. Okay, j’ai faim et soif, mais quitte à mourir, je tiens à ce que cela soit le ventre plein, loin d’ici. Une porte, unique issue me tenant éloigné des zombies, me sépare de la liberté – dans le contexte actuel, cette dernière n’est plus qu’une chimère, mais bon, il est toujours salutaire de se raccrocher à un repère, sous peine de sombrer dans la folie. C’est sans oublier le professeur de l’autre côté, je l’entends gémir. De plus, attendre plus longtemps ici ne me servira à rien, je serai mort bien avant le zombie de toute manière.

Je calcule le temps nécessaire à ma fuite et surtout, je regarde autour de moi, tente de dénicher l’objet qui me permettra d’asséner un coup sur le crâne de (feu ?) Guilliani. S’il n’est pas seul ? La possibilité, réelle, ne doit en rien me freiner dans mon envie de rejoindre l’extérieur.

Une soudaine baisse de lumière me rappelle que le laboratoire fonctionne depuis plus de deux heures sur le groupe de secours. Bientôt, la zone de décompression me séparant de la mort en marche, n’existera plus. Un coup d’œil sur les moniteurs et je comprends que le temps n’est décidément pas de mon côté. Sans doute y a-t-il eu un problème dans les réserves d’oxygène, le niveau alimentant ma combinaison approche du point critique, le black hole me guette et si, je ne parviens pas à m’échapper avant de tomber dans les vapes, alors autant tenter le tout pour le tout.

Je m’empare sans plus attendre d’un bec Bunsen, allume la flamme et reste un instant contemplatif devant la langue de feu. Les agents de niveau 3 présents dans la salle ne résisteront pas longtemps. Moi non plus, mais j’espère survivre. J’approche le bec d’un capteur de chaleur et je reste immobile, je patiente une dizaine de secondes, j’ai l’impression qu’une heure entière est en train de me dévorer de ses dents en forme de lames de rasoir.

Une voix préenregistrée se déclenche tout à coup. L’enceinte de confinement du laboratoire est rompue. Un gaz inerte se répand dans la zone de travail. Je pousse la porte, tente de l’ouvrir, mais rien. Je reste bloqué à l’intérieur. C’est à cet instant que je m’aperçois que l’oxygène a été coupé. Je n’arrive plus à respirer.

J’ai été champion d’apnée dans mon club, mais c’était il y a dix ans. Je cesse d’inspirer. Je sais que je vais mourir. Soudainement, j’entends un coup contre la vitre, Guilliani ? Je vois mes yeux s’écarquiller dans le reflet, prisonnier entre terreur et étonnement, je m’élance sans réfléchir pour finir ma course derrière un meuble renfermant des prélèvements et me cache.

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Zone Tampon et couloir

Une explosion fait voler en éclat la première porte du sas de décontamination. Deux hommes lourdement armés pénètrent dans la zone, arrosent copieusement de 7.62mm le professeur Guilliani qui tombe face contre terre, le cerveau en bouillie. Romain s’approche de la porte du laboratoire, essuie le sang du hublot et aperçoit un homme dans une combinaison. Il cogne contre le carreau pour attirer son attention et prévenir d’un geste de la main :

— Reculez !

Aussitôt, Romain pose une charge de C4 et part rejoindre son binôme dans le couloir adjacent. L’explosion arrache des cris à la structure de l’immeuble, plus rien ne bouge. Le silence s’empare des lieux.

— C’était ça ton plan, faire tout péter et finir contaminé par je ne sais quelle merde de virus ?

Romain ignore les paroles de Sylvain et s’avance, l’arme braquée en direction de la zone tampon. Une silhouette se dessine et surgit, elle est retenue par un tuyau. L’homme prisonnier à l’intérieur suffoque, sa peau commence à virer au bleu.

— Aide-moi ! Il ne peut plus respirer.

Sans attendre, Sylvain sort un couteau de son attirail et coupe le cordon ombilical. L’homme s’effondre, perd connaissance.

— Tu penses vraiment que ce mec va être capable de résoudre le bordel actuel ?

— Je ne crois plus en rien, Sylv. Mais j’ai appris une chose dans la vie, tant qu’il existe une alternative, il faut la tenter, aussi stupide soit-elle.

— Ouais ! La stupidité semble une bonne solution pour tout rétablir, rétorque Sylvain, cynique. En attendant, il va falloir nous tirer de là et d’après ce que j’ai vu dehors. On n’est pas prêt de sortir le cul des ronces.

Romain enlève le casque du laborantin.

L’homme respire.

L’espoir est en marche.

Fin de la seconde partie

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Histoire de zombies (17) Le binôme entre dans le bâtiment

Episode précédent – Le binôme devant le laboratoire P4

Sylvain retenait le zombie à distance de son visage, ses mains enserraient sa gorge, mais cela ne gênait en rien le mort-vivant, qui continuait de claquer des dents, cherchant pas n’importe quel moyen de le mordre. Soudainement, Sylvain sentit une douleur cuisante lui transpercer le côté gauche de l’abdomen. D’un regard, il vit le zombie s’acharner avec son unique main sur lui, il avait déchiré une partie de sa peau et commençait à glisser ses doigts sous l’épiderme.

Sylvain hurla.

Comme un chien prisonnier sous l’essieu d’une voiture, il hurla à s’en briser la voix. Jamais il n’avait ressenti une douleur si forte. Le paysage autour de lui commença à tanguer lentement, sa vue se voila, et se recouvrit d’une écume blanchâtre. Tout son être l’abandonnait. Il ne désirait plus se battre.

À quoi bon continuer, lui susurrait son esprit, l’humanité est déjà morte, continua de souffler ce dernier. Oui, Sylvain savait que vivre n’était plus qu’un rêve utopique, et qu’aujourd’hui le nouveau mode sur lequel fonctionnaient les hommes se nommait survie, mais survivre n’était qu’une étape transitoire avant la mort, une phase courte, dangereuse.

« Alors à quoi bon. », répéta Sylvain à voix basse, tout en relâchant son étreinte. Soudainement, il entendit un coup sourd résonner au-dessus de sa tête, puis il éprouva une sensation de compression au niveau de son torse. Le zombie s’était écrasé sur lui, et demeurait sans réaction. Sa cervelle se répandait lentement sur ses vêtements en de larges filaments opaques et épais.

« Il était moins une, mon pote, à deux centimètres près, je t’explosais la caboche.

Romain ? La voix de Sylvain semblait surgir d’outre-tombe.

Tu crois peut-être que c’est Chuck Norris. Allez, donne-moi la main. Il faut qu’on foute le camp de cet endroit. Ils vont pas tarder à rappliquer.

— Arghh… Il m’a…

La phrase de Sylvain resta en suspend. Romain s’agenouilla près de son ami et jeta un coup d’oeil à la plaie.

Blessure de guerre. Crois-moi, ce sera pas la dernière. Je vais te filer un petit quelque chose qui t’aidera à tenir, le temps de te soigner correctement.

— C’est quoi ? »

Romain déboucha une fiole de sérum physiologique de sa trousse de soin et aspergea la plaie occasionnée par le zombie. Il ne discerna aucune trace suspecte, aucun ongle cassé, aucun bout de chair pourrissante. Sylvain avait eu beaucoup de chance. Puis, Romain tira d’une pochette en cuir une seringue et la planta dans le ventre de Sylvain. Ce dernier grogna, mais la douleur n’était en rien comparable aux traces laissées par l’attaque du zombie.

« Tu vas voir, dans quelques secondes, tu pourras courir le cent mètres sans problème. C’est de l’adrénaline.

Romain s’empara d’une écharpe dépassant d’une valise éventrée, et après avoir placé rapidement des compresses sur la plaie, il se servit du vêtement pour maintenir l’ensemble en position. Il aida Sylvain à se redresser.

Allez, on peut pas rester plus longtemps. Ils se rapprochent et je tiens à te rappeler que nous n’avons plus la moindre munition. »

Sylvain acquiesça et suivit sans sourciller Romain au pas de charge jusqu’à l’entrée du laboratoire P4. La douleur n’était plus qu’un mauvais souvenir pour l’instant. Ils pénétrèrent dans le bâtiment, et s’enfoncèrent dans les couloirs de la structure.


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Histoire de zombies (16) – Le binôme devant le laboratoire P4

Episode précédent – Histoire de zombies (15) Laboratoire P4 à Lyon, côté zone tampon

Laboratoire P4 avec le binôme

Le fusil-mitrailleur entre les mains, Romain resta un instant immobile, le doigt pressé sur la gâchette. Plus aucune balle ne sortait du canon, quant aux zombies, certains se relevèrent, simplement touchés autrement qu’à la tête, mais plus inquiétant encore, restait cette autre troupe qui surgit au détour d’un immeuble.

« Putain, c’est à croire qu’ils arrivent en bus pour être aussi nombreux », lâcha Sylvain.

Refoulé vers l’entrée du laboratoire P4, le binôme recula rapidement, enjambant les objets divers abandonnés sur la chaussée. Le temps n’était plus leur allié, d’ailleurs à cet instant ils songeaient plus à une caisse de munitions qu’à quelques secondes de tranquillité. Le temps ne tuait pas les morts-vivants, le 7.62mm, oui. Seulement, ce genre de trouvaille n’arrivait que dans les scénarios de films, pas dans la réalité.

« C’est fermé, annonça Sylvain. En cognant des deux poings contre la vitre. Il jeta un œil à l’intérieur du hall et ne vit personne. Putain, on est coincé mec, ils vont nous tuer.

— Tu crois ? Non, ils vont en bouffer un et l’autre deviendra comme eux. On tire à pile ou face ?

— Quand tu t’y mets, t’es… Mais putain, qu’est-ce que tu fous. »

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Romain cogna à plusieurs reprises avec la crosse du fusil contre la porte en verre. Cette dernière s’étoila, sans se briser. Sans attendre que la paroi se fissure, Sylvain descendit les quelques marches tout en gardant un œil sur les zombies. Ces derniers se tenaient à une vingtaine de mètres, ils déambulaient maladroitement entre les voitures et ne cessaient de se prendre les pieds dans les obstacles.

Il s’aventura dans leur direction et commença à fouiller dans tout le fatras jeté à même la route. Sylvain s’attarda sur un sac, ouvrit la Fermeture Éclair et en extirpa une bouteille de parfum, un livre de poche, des sous-vêtements, rien d’important, rien d’utile. Il n’osait plus regarder par-dessus son épaule, car il savait qu’à chaque regard, il perdait du temps, à chaque seconde donnée aux zombies, il en perdait une. De son côté, Romain continuait de cogner de toutes ses forces contre la vitre. Elle ne cédait toujours pas.

Sylvain donna un regard circulaire et vit dans ce capharnaüm, des habitants ayant fui leur travail, leur logement, avec mallettes, sacs, valises, abandonnant tout à la rue, s’effaçant devant cette barbarie ambulante qui dévorait les enfants, déchirait les chairs. Relativiser, il le fallait, Sylvain en était conscient, voilà pourquoi devant tout ça, au final, il importait peu d’abandonner derrière soi des ensembles sortis des plus grandes boutiques à la mode, il importait peu d’emporter dans un sac une console avec des jeux PEGI 18, invitant à découper du zombie, il importait peu de s’attarder à transporter le futile quand des mains décharnées tentaient de vous saisir pour croquer votre visage.

Cette rue, songea Sylvain, devait être comme des milliers d’autres rues à travers le monde, recouvertes du squelette de Monsieur Consommation, les objets éparpillés comme autant d’os blanchissant sous le soleil de plomb. Et tout ce fatras étalé, au milieu de la rue, invitait presque à s’émouvoir de ce qu’il restait de l’humanité, mais Sylvain avait l’esprit ailleurs.

Ce n’était pas l’espoir qui le poussait à explorer cet amas d’objets hétéroclites, ce n’était pas la peur de mourir, de ne jamais revoir sa femme et ses enfants, qui dirigeaient ses actes. Ce qui brûlait Sylvain de l’intérieur était un sentiment plus inavouable.

Il désirait décapiter tous ces morts-vivants pour apaiser une douleur qui pétrifiait son âme depuis deux jours. Si mourir était une finalité inévitable, Sylvain comptait mettre à profit cette souffrance qu’il gardait emmurée, pour tailler quelques bouts de barbaque grommelant, avant de mourir ou avant de rejoindre les siens.

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Voilà pourquoi, ressasser tout cela ne servait à rien de tout, car Sylvain songeait assez régulièrement à cette horreur qui l’avait perverti quarante-huit plus tôt. Il sentait encore l’odeur du sang remonter à ses narines, il revoyait ce massacre auquel il avait assisté ; celui d’une mère de famille dans la banlieue lyonnaise. Il avait vu cette femme tenter de fuir une horde de bouffeurs. Elle criait : « sauvez mon bébé ». Oui, Sylvain l’entendait encore articuler ces quelques mots, comme si elle se tenait là, près du sac qu’il serrait dans la main droite. Tu dois t’endurcir mon gars, sinon le prochain, ce sera toi. La voix était celle de Laurent, le chef du groupuscule auquel il appartenait. Il avait posé une main amicale sur son épaule, lorsque les bouffeurs avaient attrapé leur repas. Il l’avait laissé, quand la peau de la jeune femme craqua de toute part, puis il l’avait retiré quand Sylvain prononça : « Il faut intervenir, elle n’est qu’à quelques mètres ». Sylvain se souvenait de chacun de ses mots, de chaque respiration, de chaque regard lancé, et malgré l’avertissement qu’il avait reçu quand il avait rejoint le groupe, il avait tenté de descendre pour récupérer le bébé.

Sylvain ferma les yeux, il était là-bas.

Le bébé gémit, allongé dans son siège auto posé dans un chariot. Sylvain revoit sa main flotter à une dizaine de centimètres au-dessus de l’enfant, il sent son odeur, mais des bras le retiennent, des voix lui intiment d’obéir, tu veux finir comme eux, on peut te balancer. Sans doute, à cause, ou grâce, à l’image de sa propre famille, il renonce à secourir l’enfant, l’abandonnant aux griffes des bouffeurs. Ils sont là, trois, avides, pris d’une faim insatiable, ils se jettent sur ce petit bout de chair qui n’arrête plus de hurler. Le sang gicle, les entrailles sont rapidement atteintes et s’accrochent aux barreaux du chariot. Sylvain vomit et une voix lui indique que le rituel de passage est terminé et qu’il fait partie des leurs. Oui, mais à quel prix.

Sylvain aimerait effacer ces images de son esprit, mais il se savait contaminé par ce souvenir, et ce jusqu’à sa mort. Il repensa à ce rituel, à ces paroles prononcées par Laurent lors de leur première rencontre, et jamais, s’il avait compris les desseins du groupe, il n’aurait accepté de les rejoindre pour participer à un tel avilissement de l’espèce humaine. Dans son existence, des visions d’horreur insoutenables, Sylvain en avait lu dans des livres, il en avait également visionné des centaines sur grand écran, sur son poste de télévision, ainsi que sur son ordinateur portable, mais jamais il n’avait « participé » à une curée. Le mot convenait parfaitement, mais il préférait garder cette définition du rituel pour lui, il n’avait aucune envie de finir comme cette femme et cet enfant. Il était piégé et il n’avait aucune possibilité de faire machine arrière.

À l’origine, Sylvain n’était en rien un être primal, mais depuis cette expérience qu’il ne pouvait que regretter, il sentait qu’un bout de son humanité avait comme disparu. Il n’en avait pas parlé au groupe, ni à Romain, mais depuis cette expérience, il se sentait investi d’une force capable d’éviscérer un zombie à main nue. C’était sans compter sur ces grognements qui la ramenèrent dans le présent, et quand il se retourna, une main enserrait déjà son épaule. Il sursauta, tomba à la renverse et vit un cadavre le surplombant ; les dents dénaturées, l’œil torve, les cheveux en broussaille. La bête gronda et se ne se jeta pas sur lui, elle s’effondra sur son corps.

Plus haut, un bruit de verre brisé retentit.

à suivre…

Histoire de zombies (15) Partie 4 – Laboratoire P4 à Lyon – Côté zone tampon

Episode précédent – Histoire de zombies (14) Partie 3 – Laboratoire P4 à Lyon

Laboratoire P4 – Jean Mérieux – Côté Zone tampon

L’air ambiant est saturé d’une odeur de pestilence. Des morceaux de corps jonchent le sol : mains, bras, intestins, chairs déchirées… Des presque hommes, des déjà morts, sont penchés sur des corps inertes, fouillant leurs entrailles pour y trouver leur pitance, déchiquetant la viande accrochée sur des os d’une blancheur écoeurante.

Ils se nourrissent. Avalent sans mâcher. Ils ne déglutissent plus, depuis leur résurrection, ils en sont incapables.

L’horreur est devenue légion, effaçant l’ancienne réalité, celle qui n’était pas parfaite, mais au moins acceptable. L’humanité s’est détournée de la vie des hommes, les abandonnant à ce sort peu enviable : celui d’être dévoré vivant par les leurs, par leurs morts.

Dans l’enceinte du laboratoire, un mal étrange, inconnu, s’est propagé. Personne ne sait comment il a franchi les barrières de sécurité, personne n’a vu venir la mort en marche quand l’un des employés a eu une crise cardiaque, ni quand un autre a tenté de le réanimer et s’est fait arracher les lèvres d’un coup de dent. Personne n’a compris la raison de cette colère qui s’est répandue rapidement, contaminant chaque organisme, anéantissant les espoirs les plus tenaces, enterrant avant l’heure l’humanité dans un cercueil de faim et d’errance.

Et pour terminer ce triste constat, quelques-uns seulement ont accepté malgré eux ce nouveau monde en train de se dessiner, mais pour cette catégorie de personnes condamnées à survivre, l’avenir appartient au passé. Seul le présent à son mot à dire maintenant. Et là, en cet instant, celui qui porte le badge avec pour nom Pr Guilliani, avance en direction de cette forme humaine recluse de l’autre côté de la paroi.

De son humanité, il ne véhicule plus qu’un souvenir, une forme que l’on comparerait à un homme perdu dans l’ombre. Car Guilliani n’est à cet instant, plus qu’un zombie, un être n’ayant qu’un seul but, se nourrir de chair humaine. De chair fraîche encore palpitante, de sang encore chaud. Quand estil du reste ? Des émotions, de la vie, du ciel, de l’amitié, du temps, du plaisir, de la haine, de la peur… Rien, il ne reste rien de tout cela dans son esprit, ou alors bien caché quelque part, pourrissant lentement, comme son corps. Inexorablement.

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Guilliani ne quitte pas du regard cette forme enfermée dans le laboratoire. Elle est son unique nourriture, sa seule source de viande capable d’apaiser pour un temps sa faim. Car depuis qu’il s’est redressé, depuis son retour à la vie, son ventre est serré, ses entrailles bouillonnent d’une envie carnassière.

La fringale ne le quitte plus.

Jamais il n’avait ressenti une telle rage en lui, mais là, en cet instant, le monde ne tournait plus vraiment rond. D’ailleurs, le monde avait perdu de sa luminosité, il était recouvert d’une membrane grise, déprimante. Guilliani voyait ce voilage terne recouvrir sa vision, mais cela ne changeait rien, l’important n’était pas la couleur de la chair, ni même son odeur ou son goût, l’important était de l’ingérer comme pour remplir un vide. Un vide immense et incommensurable.

Lentement, il s’avance en direction de son garde-manger et fixe la silhouette avec une attention qu’il n’aurait jamais atteinte de son vivant. La silhouette porte une blouse blanche, comme lui, mais cela ne l’émeut pas, cela ne réveille rien en lui. Il n’exprime ni regret, ni peine, ni pitié en s’attardant sur ce visage qu’il ne peut nommer et qu’il a pourtant côtoyé deux années durant. En fait, toutes ses pensées s’entrechoquent, s’entremêlent et forment un magma incompréhensible. Il ouvre la bouche pour former un mot, seulement les syllabes elles aussi se cognent et finissent par former un grognement long et profond : Grrrrraaaaaa.

Maladroitement, il écrase son nez contre la vitre, en lâchant un râle pesant, un râle signifiant « putain, j’ai faim, tu vas sortir de là oui, on va pas y passer la nuit », mais il ne peut plus parler. Ses cordes vocales ne fonctionnent plus, du moins, son cerveau n’arrive plus à actionner le bon levier. Il sait une chose par contre : il veut bouffer cette carne de blouse blanche et sans prévenir, il commence à se cogner la tête contre la paroi en verre.

Episode suivant – Histoire de zombies (16) Le binôme devant le laboratoire P4 à Lyon

Addendum N°3 – Mémoire de Romero – La fringale des zombies

Addendum N°3 – Mémoire de Romero – La fringale des zombies

Second extrait du document écrit par le professeur Romero. Lors de son voyage sur l’île de Java, il remarque l’insatiable besoin de manger des zombies. Il les examina sous toutes les coutures et dut en disséquer quelques-uns pour comprendre leur fonctionnement interne.

==> Début de l’extrait du document

…/absolument incroyable. Ce zombie a dévoré en l’espace d’une heure la masse de viande qu’un homme en bonne santé mettrait des jours à avaler. Nous allons passer à la seconde étape du processus pour comprendre les raisons de cette boulimie. Le hachoir suffira pour… /…

…/Le corps est allongé sur la table de vivisection(1) Trois entailles ont été pratiquées sur le spécimen afin d’accéder au système digestif. L’estomac est d’allure normale, l’œsophage ainsi que le côlon transverse ne présentent aucune anomalie. Seul le pancréas semble avoir été affecté par la non-mort de l’individu, l’organe est anormalement noir et nécrosé, sans doute à cause de décomposition des tissus …/…

…/pancréas produit des enzymes pancréatiques, ces derniers pénétrant dans le duodénum (via le canal de Wirsung(2)) auraient dû être activés par les sucs gastriques. J’emploie volontairement le conditionnel, car dans le cas qui nous intéresse (N°17), l’activité gastrique est réduite à néant(3).

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Pour schématiser, l’absorption, la digestion et l’évacuation, se déroulent ainsi : « À chaque bouchée, la nourriture glisse lentement dans l’œsophage, et tombe directement dans l’estomac, avec pour seule résistance les parois internes des différents tubes et organes. Le pancréas n’effectuant pas son travail, cela entraîne une mauvaise digestion et une mauvaise absorption des aliments. En s’accumulant, ces derniers provoquent (après une ingestion continue) un déchirement de la paroi stomacale, voyant ainsi les aliments finir leur cheminement dans l’organisme (et contaminant l’ensemble du métabolisme). La nourriture non digérée restera des jours avant que la paroi abdominale ne cède à son tour, provoquant un lent pourrissement interne du zombie.(4) S’ensuivra un déversement des aliments en dehors du corps. »(5)

…/cru au départ qu’il s’agissait d’un problème purement protéique, mais depuis ce matin tout a changé. Nous avons, malgré le danger de l’opération, ouvert le crâne d’un zombie encore « vivant », pour en comprendre le fonctionnement./…

…/ Je n’ai pas les outils nécessaires pour analyser l’activité la structure, c’est pourquoi après une série de tests, je découperai l’hypothalamus en fines lamelles afin de les analyser à mon retour sur le continent…/… le test 34(6) n’est pas concluant, nous passons au suivant. Deux électrodes sont maintenant plantées dans la partie bilatérale de l’hypothalamus. Nous démarrerons à quatre microvolts…/

…/corps n’arrête pas de bouger, mais pas de manière spasmodiques. Le mort-vivant tente de se dégager, nous allons une nouvelle fois devoir détruire l’hypothalamus. Je sais maintenant qu’elle est la clef de la fringale, reste à savoir comment la maîtriser.

 (1) NDT : Le professeur Romero utilisera à de nombreuses reprises le terme « vivisection » lorsqu’il parlera d’autopsier le corps d’un mort-vivant. Considérait-il les zombies comme des animaux ? Seul, le professeur pourrait apporter une réponse, mais pour des raisons inconnues, il n’a jamais daigné répondre à cette question.

(2) NDT : Lors des premières observations, le professeur a conclu que le canal de Wirsung pouvait être, dans certains cas, le responsable de la fringale des zombies. Au départ, le professeur et son équipe ont effectué des autopsies sur des corps de zombies immobiles (la tête tranchée la plupart du temps) et à chaque fois, le canal de Wirsung se trouvait être resserré à la base de l’estomac, empêchant ainsi le pancréas de jouer son rôle. Les autopsies sur des morts-vivants en mouvement changèrent cet état de fait, et le professeur Romero se pencha alors sur le dérèglement des sucs gastriques.

(3) Note du professeur Romero : C’est à croire que les zombies souffrent d’un dérèglement des cellules G. Habituellement, ces dernières sécrètent la gastrine, une hormone permettant la régulation des sucs gastriques. Mais là, à la manière d’un patient en état de veille, atteint d’anachlorhydropepsie (absence de pepsine et d’acide gastrique), les protéines du bol alimentaire de l’estomac du N°17 ne sont pas détériorées

(4) Note du professeur Romero : L’ingestion régulière de viande humaine amène au zombies son lot de protéines. Notamment l’actine pour les cellules musculaires et la myosine jouant un rôle dans la contraction musculaire. Cependant, l’engloutissement monstrueux de toutes ses protéines ne servirait à rien sans ces enzymes qui déclenchent de manière exponentielle des réactions chimiques au cœur du métabolisme.

(5) Note du professeur Romero : Après un tel enchaînement, les blessures et l’état de l’estomac auraient dû une fois de plus arrêter cette fringale, mais il semble que nous ayons une fois encore emprunté une mauvaise direction.

(6) NDT : Au total, le professeur Romero utilisera une trentaine de cobayes sur lesquels il pratiquera une batterie de 80 tests (soit plus de 6400 tests). L’un des hommes l’ayant accompagné dans l’île de Java aurait raconté à l’unique revue scientifique indonésienne, que le professeur Roméro aurait pratiqué des tests comparatifs sur les membres du groupe ethnique. Au jour où est imprimé ce livre, nous n’avons découvert aucune trace de cet article.

Histoire de zombies (14) Partie 3 – Laboratoire P4 à Lyon

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J’aperçois une montre se détacher du membre et avant que cette dernière ne se fracasse sur le sol, je sais le professeur John Matthew, l’Américain de l’équipe, ne rentrera jamais dans son pays pour retrouver sa famille.

Hormis Guilliani et son assistant, dont j’ignore le nom, je distingue un autre chercheur qui erre de l’autre côté de la zone tampon. Il avance et bute contre la porte de sortie, recule d’un pas et répète son geste en boucle. L’absence de lumière dans cette partie de la zone m’empêche de discerner clairement l’identité de cette silhouette. Je suppose qu’il s’agit de Marc Petry, un compatriote suisse, mais cela peut tout aussi bien être Christian Million, un chercheur venu de la faculté de Paris Descartes, l’un des meilleurs éléments en ce qui concerne la virologie moléculaire et médicale.

Mais bon, tout ça, c’était avant que tout parte en vrille, aujourd’hui, tous mes collègues semblent avoir atteint au moins l’un des deux seuls états possibles sur cette planète : anthropophage ou nourriture.

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De mon côté, je représente sans aucun doute un troisième état que je sais éphémère. Je suis isolé dans cette partie du laboratoire Jean Mérieux, avec pour seul moyen de communication un Interphone qui refuse de fonctionner. Décidément, rien ne me permet d’espérer sortir de ce bâtiment. Moi, le chanceux par nature, je me retrouve dans une merde incommensurable – je n’ai pas d’autres mots pour définir ma position actuelle.

Je suis un scientifique et j’ai pour habitude de tout relativiser. Aussi, il m’est difficile, ne serait-ce qu’en songe, de prononcer le mot zombie. Tout cela est et restera pour moi une hérésie de la nature. Au cœur de ce centre de recherche, à qui j’ai donné dix ans de ma vie, nous n’avons jamais laissé de place pour ce genre de phénomènes. Je suis immunologue spécialisé dans la fièvre de Lassa et chaque jour depuis le début de mes recherches, je travaille à combattre les virus les plus mortels.

Dernièrement, mon équipe a réussi à isoler des protéines de surface, permettant ainsi d’activer la production d’anticorps, mais avec cette apparition soudaine de morts-vivants au sein même du laboratoire P4 où je travaille, j’ai peu d’espoir de croire qu’il existe une solution ailleurs pour endiguer ce phénomène. La fièvre hémorragique est reléguée face à ça, au simple rang de rhume des foins.

Je sais que l’espoir est presque mort, mais je n’ai aucune envie de devenir l’un des leurs. Rien que l’idée de sentir leurs mâchoires me dépecer m’ôte, pour l’instant, tout geste inconsidéré de l’esprit. Ouvrir et tenter de fuir reste pour le moment la plus mauvaise idée au monde. Je dois garder cette vision en tête pour rester en vie, et ne pas m’endormir.

Tomber dans un sommeil profond est pour l’instant ma plus grande hantise, sans doute parce que je connais par cœur les procédures de sécurité en matière d’évacuation d’urgence. Pour l’instant, l’heure est à la réflexion et non à l’atermoiement. Le sas me séparant de la zone tampon me maintient pour l’instant loin de ces bêtes avides de chairs. Je croise les doigts (de manière imagée, car avec ma combinaison ce mouvement m’est tout simplement interdit) pour que cette séparation se maintienne et ce, tant que je garderai les yeux ouverts. Le temps reste mon pire ennemi, mais il est aussi celui qui m’aidera à trouver une solution pour m’évader. J’ai toujours travaillé dans l’urgence et là, elle est devenue extrême.

Les capteurs de ma combinaison enregistrent chaque battement de mon cœur, calculent l’humidité intérieure, régulent le débit d’oxygène et effectuent une centaine d’autres calculs qui m’échappent. Je connais la plus importante, elle résonne sous la forme d’un poum-poum régulier au creux de mes tympans : mon pouls. Si, pour une raison quelconque, ce dernier venait à chuter rapidement, alors le protocole d’évacuation se déroulerait comme il a été établi dans le cahier des charges.

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