Histoire de zombies (7)

Episode précédent (6)

Journal, entrée du 29 Janvier 2045, 12h40

Bordel ! Francis est juste là, je l’entends gratter la porte, gémir, se plaindre. Je préférais quand il jouait au mort. J’ouvre un tiroir sans trop réfléchir et j’en sors un rouleau à pâtisserie que je laisse aussitôt tomber sur le sol. Le choc me fait sursauter, car au même instant, Francis a cogné du poing contre l’huisserie. Le regard perdu entre le jardin et le plan de travail en stratifié, j’hésite, attrapant une fourchette posée près de l’évier, puis je me rabats sur la crédence en Inox où sont fixés à l’aide d’aimants, les couteaux de cuisine. Ma main passe l’ensemble en revue et je m’arrête sur celui qui semble être l’atout parfait pour me défendre en cas d’attaque : un couteau à abattre avec une lame de 30 centimètres. Je frémis en songeant que j’aurais sans doute à m’en servir, puis je me dirige vers la porte du jardin. Je prends ma respiration, je jette un dernier coup d’œil, puis j’ouvre.

knif

**

Une légère brise venait me fouetter le visage. À cette seconde, je réalisai combien l’air extérieur me manquait. D’être resté enfermé tout ce temps m’avait fait oublier que  vivre n’est pas de se terrer dans cette baraque, mais de survivre là, juste au dehors. Seulement, il y avait ces maudits morts-vivants. Et, pour la première fois depuis leur apparition, je tremblais, car ils se tenaient à quelques mètres de moi.

— Je vis, mais ma mort se tient accroupie au milieu de mon gazon, prononçai-je tout haut sans pouvoir retenir la moindre de mes paroles. Je sais que je risquais d’attirer l’attention de ces bêtes sanguinaire, mais en cette seconde, le plus important n’était pas le présent, mais l’avenir. Je m’imaginais un futur sans ce mal qui rongeait l’humanité depuis plusieurs semaines, et j’espérais sans véritablement y croire, que tout redeviendrait comme avant.

Je regrettais mes petites manies, les habitudes mercantiles des puissants, les séries américaines, l’internet, les faux amis sur les réseaux sociaux, les vrais dans le monde réel. Je déplorais presque tout, sauf la téléréalité et les livres de Musso, oui. Et encore, pour la téléréalité, j’en sais trop rien.

 Un « Gggggrrrrraaouuuu rrrrrr » résonna dans l’air et me tira de mon flot de pensées

Ces dernières se délitèrent face au hurlement que poussa un mort-vivant qui venait d’apparaître au milieu de la haie de troènes. Elle séparait mon jardin de celui des Martin. Un courant glacial remonta aussitôt le long de mon échine et vint titiller les muscles de ma nuque. Le zombie me fixait intensément, je reconnus le père de Francis. Je comprenais maintenant pourquoi le gosse avait quitté précipitamment sa maison.

Toute la force du mort-vivant s’exprimait dans son regard. Je ne m’aperçus qu’après un court instant que cet air à la Uri Geller qu’il dégageait, était dû à l’absence de paupières. Son visage était recouvert de griffures, sans doute laissé par son fils, et des croutes de sang restaient collées sur tout le pourtour de sa bouche. Cela donnait l’illusion qu’il portait un postiche de poils d’hémoglobine. En d’autres temps, j’aurais trouvé cette situation hilarante, mais pas aujoud’hui.

Je dois avouer que je fus tenté de reculer, de rebrousser chemin et d’abandonner Francis à son calvaire, mais comme je m’attardai sur lui, mon côté saint-bernard refit surface. Je redoutais le pire. Ce n’était pas un homme mort que je voyais, ni même un pseudo-zombie bientôt apte à transmettre un virus. Non ! J’avais juste en face de moi, allongé sur mes dalles japonaises, un gosse qui tournait son visage dans ma direction et qui me suppliait du regard de l’embarquer avec lui.

Sans me préoccuper du père de Francis qui tentait vainement de traverser la haie, je m’agenouillai près du garçon et posai le couteau tout près de ma jambe. Je ne savais comment m’y prendre. Son corps était couvert de sang. J’ignorais, si par simple contact, je pouvais attraper ce virus qui avait décimé la majorité de la population, peut-être que oui, peut-être que non, quoi qu’il en soit, j’attrapai à pleine main Francis par les épaules et le retournai sur le dos. Du sang s’échappa d’une blessure qu’il avait au niveau de la gorge. Rien de grave, juste une plaie dû à sa chute.

— Merci, murmura Francis.

Je sentais son regard faiblir. Il ne tiendrait plus longtemps. Je devais à tout prix l’emmener avec moi dans la maison.

Mes doigts glissèrent à plusieurs reprises sur les bras nus du gamin. Le sang, poisseux et terriblement collant, s’insinuant dans mes articulations, sous mes ongles, dans les plis de ma peau. Je priai pour ne pas devenir comme eux, puis je me mis à tirer de toutes mes forces sur les vêtements. Son corps resta collé sur les dalles durant une ou deux secondes, puis ils se détacha en lâchant un bruit de succion qui me hantera le restant de ma vie.

J’essayai de me concentrer sur mon unique tâche, mettre Francis à l’abri, mais mon regard s’attarda sur cette zone vide jusqu’alors occupée par son bassin et ses jambes. D’un coup d’œil, je vis la colonne vertébrale se mélanger aux chairs et à un morceau d’intestin. L’ensemble pendait mollement et avait abandonné dans son sillage une traînée d’un rouge bistre. Alors que je le hissai sur la margelle du perron, sa chemise s’accrocha à la lame mon couteau. Pour le dégager, je dus lever le tissu au niveau des poignées d’amour et là, j’ai eu un haut-le-cœur. Oui, c’est bien ça, j’ai senti la bile remonter dans mon œsophage en voyant un bout du foie saillir par la plaie béante. Aussitôt, sans que je puisse me retenir, j’ai vomi dans les plates-bandes.

Après avoir réussi à me débarrasser de cette vision d’horreur. Je me demandai encore comment ce gosse avait pu survivre à une telle boucherie. Mes pieds de nouveau dans la cuisine, j’entamai une nouvelle série de traction pour le tirer vers l’intérieur de la maison, mais une fragrance nauséabonde m’assaillit et coupa net mon effort.

Par réflexe, je posai ma main devant mon nez et ma bouche, puis je me tournai en direction de ce filet olfactif d’une aigreur épouvantable. Je réalisai, en voyant les zombies, que cette odeur se dégageait de l’autre partie du corps de Francis. Elle n’avait pas eu le temps de faisander, mais la décomposition avait déjà trouvé son chemin. J’aperçus un essaim de mouches flotter dans l’air, juste au-dessus de la carcasse en morceaux. Puis mon regard s’attarda sur cet homme. Il était devenu un mort-vivant depuis belle lurette au vu de son anatomie. Avachit sur un bout de barbaque, il curait avec avidité la hanche droite de Francis.

Hypnotisé par l’horreur, je m’arrêtai un instant, et restai ainsi à regarder les deux morts-vivants se repaissant des restes du gosse. Seuls des lambeaux de peaux continuaient de pendre, il n’y avait quasiment plus aucune trace de chair sur les os. Le zombie mâle, dont la main droite semblait ne tenir plus qu’à un amalgame de nerfs et de ligaments, s’énerva soudainement, repoussant dans un geste que je n’aurais jamais cru possible, celle qui l’accompagnait. Son visage était livide. Elle désirait s’emparer de ce dernier vestige du corps de Francis, car il subsistait quelques traces de viande, mais lui, le mort-vivant se bornait à la rejeter en arrière tout en raclant avec ses dents les derniers morceaux de chairs accrochés sur le squelette. Finalement, elle abandonna et se contenta de lécher les vêtements, se délectant ainsi des croûtes de sang formées à leur surface.

Je savais que le temps m’était compté.

Je devais à tout prix reprendre mon couteau, mais tandis que j’enserrai le manche, Francis s’agrippa à mon mollet et se fit basculer sur mon avant-bras. Je me retrouvais bloqué et alors que je m’échinais à repousser son corps, le père de Francis transperça la haie et se pointa d’un pas semi-rapide dans ma direction en grognant.

Au même instant, la femme leva pour la première fois le visage vers moi, Mon dieu ! C’est la fille des Lamberti, je ne l’avais pas reconnu. C’était une adolescente de 16 ans, du genre BCBG comme on disait dans ma jeunesse, beau cul, belle gueule, bombasse comme le clament les jeunes de cette nouvelle génération, mais Emma – c’était son prénom et non un raccourci d’Emmanuelle- n’entrait plus dans ces catégories depuis que son visage avait été en partie arraché. Ses gencives du côté gauche étaient apparentes. On entrevoyait des dents tachées par le sang couleur rouille.

Pour la première fois, je me rendais compte que je regardais véritablement les zombies, face à face. Leur teint était terreux, virant sur le bleu, et leurs mouvements que j’aurais crus plus lent, s’avérèrent devenir dans les secondes suivantes, une source d’inquiétudes quant à la position délicate que j’occupais. Je devais me libérer, reprendre le couteau et me cloitrer dans la maison. Tant pis pour Francis.

Je repoussai alors avec vigueur le gamin pour me dégager, mais il continuait de s’accrocher à moi. Je crois qu’il n’était plus vraiment ici, mais dans un trip qui m’échappait. Sa poigne était puissante, et tandis que j’essayai de me défaire de son étreinte, le père de Francis avança dans ma direction, le gueule ouverte, les yeux plus exorbités que jamais. Il semblait danser sur un rythme de merengue, se balançant maladroitement de gauche à droite, avançant d’un pas, claudiquant puis reprenant un équilibre sans cesse mis en défaut. Mais il avançait et cela me terrorisa.

Je tâtais sous le corps du gosse, je sentais la lame, elle était là, à deux millimètres de mes doigts. Je pris la résolution de balancer un coup de coude dans le bras de Francis, j’entendis un craquement sourd. Il ne hurla pas, mais perdit connaissance. D’une poussée, je le renvoyai sur le côté. Sa tête percuta le chambranle de porte de la cuisine. Cependant, je pensai que tout ceci ne m’avait mené à rien, car son père arriva sur moi, les bras tendus, prêt à me déchirer ma chair. Je n’avais aucunement l’intention de devenir son repas, pas plus que je n’avais envie d’être dépecé par la jeune Emma qui venait de se redresser tout en me fixant du regard.

Alors, j’ai improvisé.

Le père du gamin me tomba dessus, ses dents claquèrent, cherchant à me mordre d’une manière ou d’une autre. Je l’empêchai d’agir en passant mon bras gauche juste sous sa gorge, histoire de me protéger, et même si cela paraissait sommaire, ça fonctionnait. Cela ne sembla pas le gêner, une force invisible le poussait à avancer encore et encore, malgré les obstacles. Je me fatiguerais avant lui, c’était une évidence. Il continua de s’agiter, battant des mains dans le vide. Je vis sa mâchoire s’ouvrir et se refermer sans relâche. Sa bouche dégageait une odeur pestilentielle. J’avais de nouveau envie de vomir, mais l’instinct de survie pris le dessus face à l’horreur de la situation et renvoya la bile dans mon estomac.

za

À moitié replié sur le sol, je continuai de tâtonner sous moi pour saisir le couteau. Je ne discernai plus rien, hormis ce visage décharné qui me surplombait. Puis le graal glissa dans ma main. D’un coup sec, je me dégageai et enfonçai la lame dans la gorge du zombie. Je la vis passer dans sa bouche alors qu’il avait la gueule ouverte, puis elle perfora la boîte crânienne sans difficulté. J’ai même eu la sensation de perforer un cartilage de poulet. Les mouvements se firent plus lents, et dans les deux secondes qui suivirent, le corps du paternel s’effondra et se vida d’une partie de ses chairs liquéfié sur moi.

Je n’étais pas encore tiré d’affaire. La jeune Emma approchait, plus lentement. Je m’aperçus qu’il lui manquait un morceau de son pied droit, de ce fait elle n’arrêtait pas de trébucher. Je n’avais plus le temps d’attendre. Je rentrai dans la cuisine, tira Francis sur le carrelage et refermai la porte à double tour.

Je priai pour que cette dernière tienne le coup. Je priai également pour que la jeune femme m’oublie, ne serait-ce qu’une heure, histoire que je récupère.

Episode suivant (8 – Francis est mort)

Publicités