Histoire de zombies (11) – Embrasement

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Journal, entrée du 04 Février 2045, 06h02

Après quelques minutes, j’ai enfin réussi à glisser les boules Quiès dans mes tympans. Marie avait le coup de main, les bouchons de cire n’arrêtaient pas de glisser, mais c’est bon, tout est rentré dans l’ordre. La télécommande de la chaine hifi dans ma poche et la lampe torche dans la main gauche, je pénètre dans la cuisine et avant d’ouvrir la porte donnant sur le jardin, j’éteins la lumière. Je connais la maison par cœur, retrouver mon chemin dans l’obscurité entre les meubles me sera facile.

Je dépose doucement mes doigts sur la poignée, avant de l’abaisser. Un souffle d’air glacial s’engouffre aussitôt dans la pièce, me cisaillant temporairement la respiration. Je sens l’odeur du jardin, il est là, juste sous mes yeux, mais je ne vois rien. Il plane également dans l’atmosphère une senteur de pourriture intense, elle vient se greffer à mes narines et me susurre dans le creux de l’âme que je serai un jour ou l’autre l’un d’eux. C’était inévitable.

Dehors la nuit s’accroche encore à la terre. J’allume la torche pour exorciser les ténèbres. La lumière me révèle l’horreur déposée au milieu de mon jardin, elle dévoile des traces de sang se mêlant à des morceaux de corps et en braquant le faisceau sur la droite, mon cœur cesse un instant de battre en voyant les morts-vivants, debout, me fixant d’un œil torve. Ils se sont regroupés comme de simples moutons prêts à franchir le seuil de l’abattoir. L’image est plutôt mal choisie, car en cette seconde, j’ai la sensation d’être ce ruminant que l’on tire dans une stalle pour l’abattre d’un coup de merlin.

Je m’attarde sur eux, leur faciès d’horreur me stupéfait. Je distingue des lambeaux de chair aussi épais que du papier OCB se détacher de leur corps. Ces derniers révèlent une chair sombre, exsangue, une chair d’où des vers blancs s’échappent, fourmillant en tous sens, avant de tomber sur le sol. En voyant cela, j’effectue un mouvement de recul. Je n’avais pas imaginé rencontrer un jour une telle horreur. Ces morts-vivants devaient être de véritables nids pour les vermines.

D’ailleurs, je me suis souvent interrogé sur leur physiologie, et en les dévisageant, laissant mon regard parcourir les nombreuses plaies recouvrant leur corps, les interrogations fusèrent dans mon esprit. J’espère qu’elles trouveront une réponse quand j’aurai quitté cet endroit.

— Reste attentif Nathan, susurré-je.

Oui, je dois me concentrer sur cette tâche qui m’attend. En premier lieu, les attirer dans la maison, ce ne sera pas difficile.

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Je les regarde, ils se frottent les uns contre les autres. La température extérieure ne doit pas dépasser les deux degrés. Pour confirmation, ce nuage de vapeur qui s’échappe de ma bouche à chacune de mes respirations. Je ne m’en rends pas compte que maintenant ; je tremble. Pourtant je n’ai pas froid. Je parcours rapidement avec ma lampe la troupe présente dans mon jardin, je décompte une dizaine de zombies. Je tremble encore, et je sens que ces frissonnements ne viennent pas de cette atmosphère glacée, mais qu’ils émanent des tréfonds de mon être.

Je ne veux pas songer à la peur, car je sais qu’elle en est la cause.

Il faut que je m’occupe l’esprit, que je pense à ce plan que j’ai échafaudé. Avant cela, je braque une ultime fois la lampe dans leur direction et le faisceau se fixe sur un enfant, un trop jeune gamin. Il a la cage thoracique perforée. J’ignore s’il me voit. J’aperçois sa bouche s’ouvrir à plusieurs reprises. Je ne suis qu’un bout de barbaque pour lui, songé-je en voyant sa mâchoire du bas menaçant de se décrocher à chacun de ses mouvements.

Le monde semble s’arrêter. Nous devenons tous deux des chiens de faïence, nous observant, nous scrutant, nous détaillant. Puis j’esquisse un geste avec ma main libre et l’équilibre se fendille.

Aussitôt, la poursuite s’engage, il s’avance lentement, d’un pas traînant, mais cela ne dure pas. J’ai vu des zombies à l’allure mécanique se mouvoir avec difficulté, mais ce gosse n’est pas comme les autres. Voyant la lumière de la lampe s’éloigner, il accélère le pas en s’approchant de moi. Je le vois ouvrir sa gueule béante, chargée de chicots noir et jaune, mais je ne l’entends pas. À cet instant, j’ai envie de retirer les boules Quiès de mes tympans, car ne pas entendre la mort se tenir aussi près de moi me terrifie. J’en regrette presque leur geignement de bête. Je recule, et j’en oublie un instant mon plan. Je n’avais pas pensé que je pouvais flancher devant eux, alors je continue de faire marche arrière jusqu’à ce que mes fesses butent contre la table de la cuisine.

Un instant, j’abandonne le visage de ce gosse aux ténèbres, car j’ai perdu mes repères. Je ne sais plus où je suis. Mes mains tâtonnent, ne cherchent plus à savoir pourquoi elles tremblent, et s’emparent d’une bouteille en verre. Dans le halo baignant la pièce, je lis Rhum planteur sur l’étiquette. Je comprends que je n’aurai pas le temps de partir, ce gosse est trop rapide – ou bien est-ce ma conscience qui s’effondre devant l’horreur, sans doute un peu des deux – Soudainement, j’entends un bruit roque résonner dans mon dos, j’ai perdu sans m’en rendre compte un bouchon de cire. Ce vagissement guttural m’incite à accélérer le mouvement. La mort est proche.

Je me souviens alors que j’ai rangé des allumettes dans le tiroir de la table. Je m’empare de la boîte et j’en craque une. La suite se déroule rapidement. Je jette la bouteille de rhum en direction de la porte du jardin, le verre se brise, il est suivi d’un grondement. Des bruits de pas se font entendre sur le carrelage, le gosse est là à deux mètres de ma position. Je décide alors de jeter l’allumette dans sa direction. En deux secondes, le gosse s’embrase.

Je n’aurais pas dû, l’odeur est infecte. Le feu n’empêche pas les autres zombies de s’engouffrer dans la cuisine. Les flammes lèchent déjà le plafond. Je ne reste pas pour observer le spectacle, j’en ai assez supporté jusqu’à maintenant.

Je tourne les talons et je parviens tant bien que mal à rejoindre le salon. Tout à coup une pensée me traverse l’esprit, le genre de pensée que l’on aimerait avoir avant de faire un choix, mais il était trop tard. Tu n’as pas pensé au gaz Nathan. Cours ! Mais cours putain. Et j’ai couru sans me soucier des packs d’eau, j’ai juste pris mon sac au passage avant de me jeter par la fenêtre ouverte.

Lorsque mon corps toucha la pelouse côté façade, j’entendis un Braoum étourdissant. La maison s’embrasa à son tour.

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Histoire de zombies – Travelling arrière N°1

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Travelling arrière N°1

Les premiers morts-vivants sont apparus courant janvier, juste après le jour de l’an. Certaines sources ont indiqué aux médias nationaux que tout était parti du sud-est de la France, aux environs de Nice. Bien entendu, ce n’est qu’un exemple, une rumeur, une de plus qui alimente depuis ce jour ce mystère : d’où viennent-ils ?

Tout porte à croire, avec le recul sur les événements, que les zombies sont sortis de leur silence au même moment, un peu partout sur le territoire, comme si une voix les avait appelés. Mais la panique a véritablement débuté quand une bande d’écoliers s’est vue fondre sous les dents carnassières d’une horde de revenants. Les réseaux sociaux ont rapidement pris le relais de l’information, comme on dit « ça a fait boule de neige » et tout est devenu en l’espace d’une demi-journée complètement incontrôlable.

Le buzz était lancé. Les informations fusèrent, renseignant les internautes qu’une troupe de zombies s’était introduit dans la cour d’une école primaire non loin de la capitale, qu’ils avaient brisé vitres et portes avant de pénétrer dans l’établissement. Des détails morbides furent twitté, textoté, e-mailé, dans le pays, en Europe, mais aussi à l’autre bout du monde. En l’espace d’une heure, les Japonais qui rentraient chez eux après leur journée de travail, découvrirent qu’une vingtaine de gosses français avaient été tués aux alentours de dix heures du matin. En France, à l’autre bout de la ville, une mère qui avait déposé quatre de ses enfants sur les coups de 8h15, ne fut informée du décès des trois plus âgés que tard dans l’après-midi.

Les cris, les plaintes, les hurlements, accompagnèrent les annonces faites à la radio, à la télévision ainsi que sur les téléphones mobiles. Les plus optimistes annoncèrent qu’une dizaine de gamins avaient été tués, avant que la police n’intervienne pour prendre le contrôle. Mais dans la réalité, les policiers tombèrent sous les griffes des zombies. Leur gilet pare-balle ne servit à rien face à la rage des morts-vivants. Les dents claquèrent, mordirent à maintes reprises les personnes passant à la portée de la mort en marche et en l’espace d’une vingtaine de minutes, l’escouade de policiers envoyée sur les lieux vint grossir le groupe des zombies. Deux agents des forces de l’ordre finirent déchiquetés sur le sol de la salle de motricité, dévorés avec acharnement par une troupe de gamins au regard vitreux et aux mouvements saccadés.

Seul un enfant parvint à se cacher ce jour-là, le quatrième d’une fratrie anéantie. Il échappa à la vigilance de ses camarades décédés en se cachant sous un escalier de service. Il y resta de longues heures, baignant dans sa peur et son urine et ne rentra chez lui que le soir, lorsque les morts-vivants quittèrent les lieux pour répandre le mal au-delà des frontières de la ville.

Les photos et les vidéos de cet événement se répandirent comme la peste sur la toile. L’un de ces films, montrant une dizaine d’enfants s’acharnant sur un policier, lui extrayant les organes à même la main, faisant craquer les cottes pour atteindre les poumons et le cœur, fut consulté plus de 500 000 fois en moins de quatre heures dans le monde entier. Cette surcharge des réseaux provoqua des coupures parcellaires du maillage informatique. Une première au niveau mondial.

La télévision relaya la tragédie dans un flash spécial aux alentour de 14h12. Le journaliste parla des heures et des heures sans apporter la moindre réponse. Tous, même les dirigeants, furent incapables de nommer ou d’expliquer ce qu’il se déroulait dans le pays.

L’horreur s’était invitée à la table des puissants et personne ne sut comment réagir face à cela.

Durant les trois jours suivants, les attaques de mort-vivants se multiplièrent dans les grandes métropoles. À Paris, l’assemblée nationale fut envahie en pleine séance plénière. Pour les politiques présents, l’ordre du jour était de voter des amendements concernant une loi pour limiter le nombre de ressortissants étrangers provenant de la zone hors union européenne, mais quand les zombies débarquèrent dans les allées, déambulant, grognant, crachant des filets d’hémoglobine, les hommes politiques mirent tout en pratique pour se sauver.

Quand les premiers politiciens tombèrent sous les mâchoires acérées des morts-vivants, quand les premiers membres arrachés roulèrent sur les bancs rouge sang de l’assemblée, tous comptèrent sur leur instinct de survie pour s’en sortir indemne. Les familles politiques explosèrent, les zombies rendirent caduques les alliances les plus fortes et en une dizaine de minutes, les morts furent plus nombreux que les vivants. Seuls quelques députés purent s’échapper par un corridor voilé par une porte dérobée à l’arrière de l’hémicycle. Ils débouchèrent une centaine de mètres plus loin sur un Quai d’Orsay en proie à la folie meurtrière. Le mal continuait de s’étendre.

Depuis ce jour, le plan Vigipirate écarlate est de mise sur l’ensemble du territoire. Personne ne sait s’il sera levé un jour.

Des voix ont indiqué que les premiers cas révélés de morts-vivants sont apparus au nord de l’Europe, contredisant ainsi la première hypothèse d’une contamination provenant du sud de la France. Ces mêmes voix ont ajouté que les morts avaient envahi en l’espace d’une semaine toute la zone septentrionale du vieux continent, des foutaises pour les survivants.

Aujourd’hui, dans ce capharnaüm qu’est devenue la société, plus personne ne s’aventure à échafauder des théories concernant l’apparition de ces revenants. Le plus important pour les citoyens n’était pas de survivre, mais de mourir correctement, avec dignité, le plus tard possible et si le moment venait à les saisir, ils espéraient que ce soit avec une balle dans la tête. Personne n’avait envie de revenir pour manger son frère, son fils, sa femme. Personne.

Comme dans ce vieux film de Romero, beaucoup de personnes se sont réfugiées dans les supermarchés, mais la nourriture n’est pas éternelle. Les stocks ont baissé et les mesures draconiennes pour économiser les vivres s’avèrent être difficile à mettre en pratique. Des clans se forment, de nouvelles alliances aussi. Les lois sont dépassées, il n’y a plus ni faible ni fort, mais seulement des hommes capables de tout pour défendre ce qu’il leur reste.

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Journal, entrée du 29 Janvier 2045, 12h40

Bordel ! Francis est juste là, je l’entends gratter la porte, gémir, se plaindre. Je préférais quand il jouait au mort. J’ouvre un tiroir sans trop réfléchir et j’en sors un rouleau à pâtisserie que je laisse aussitôt tomber sur le sol. Le choc me fait sursauter, car au même instant, Francis a cogné du poing contre l’huisserie. Le regard perdu entre le jardin et le plan de travail en stratifié, j’hésite, attrapant une fourchette posée près de l’évier, puis je me rabats sur la crédence en Inox où sont fixés à l’aide d’aimants, les couteaux de cuisine. Ma main passe l’ensemble en revue et je m’arrête sur celui qui semble être l’atout parfait pour me défendre en cas d’attaque : un couteau à abattre avec une lame de 30 centimètres. Je frémis en songeant que j’aurais sans doute à m’en servir, puis je me dirige vers la porte du jardin. Je prends ma respiration, je jette un dernier coup d’œil, puis j’ouvre.

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**

Une légère brise venait me fouetter le visage. À cette seconde, je réalisai combien l’air extérieur me manquait. D’être resté enfermé tout ce temps m’avait fait oublier que  vivre n’est pas de se terrer dans cette baraque, mais de survivre là, juste au dehors. Seulement, il y avait ces maudits morts-vivants. Et, pour la première fois depuis leur apparition, je tremblais, car ils se tenaient à quelques mètres de moi.

— Je vis, mais ma mort se tient accroupie au milieu de mon gazon, prononçai-je tout haut sans pouvoir retenir la moindre de mes paroles. Je sais que je risquais d’attirer l’attention de ces bêtes sanguinaire, mais en cette seconde, le plus important n’était pas le présent, mais l’avenir. Je m’imaginais un futur sans ce mal qui rongeait l’humanité depuis plusieurs semaines, et j’espérais sans véritablement y croire, que tout redeviendrait comme avant.

Je regrettais mes petites manies, les habitudes mercantiles des puissants, les séries américaines, l’internet, les faux amis sur les réseaux sociaux, les vrais dans le monde réel. Je déplorais presque tout, sauf la téléréalité et les livres de Musso, oui. Et encore, pour la téléréalité, j’en sais trop rien.

 Un « Gggggrrrrraaouuuu rrrrrr » résonna dans l’air et me tira de mon flot de pensées

Ces dernières se délitèrent face au hurlement que poussa un mort-vivant qui venait d’apparaître au milieu de la haie de troènes. Elle séparait mon jardin de celui des Martin. Un courant glacial remonta aussitôt le long de mon échine et vint titiller les muscles de ma nuque. Le zombie me fixait intensément, je reconnus le père de Francis. Je comprenais maintenant pourquoi le gosse avait quitté précipitamment sa maison.

Toute la force du mort-vivant s’exprimait dans son regard. Je ne m’aperçus qu’après un court instant que cet air à la Uri Geller qu’il dégageait, était dû à l’absence de paupières. Son visage était recouvert de griffures, sans doute laissé par son fils, et des croutes de sang restaient collées sur tout le pourtour de sa bouche. Cela donnait l’illusion qu’il portait un postiche de poils d’hémoglobine. En d’autres temps, j’aurais trouvé cette situation hilarante, mais pas aujoud’hui.

Je dois avouer que je fus tenté de reculer, de rebrousser chemin et d’abandonner Francis à son calvaire, mais comme je m’attardai sur lui, mon côté saint-bernard refit surface. Je redoutais le pire. Ce n’était pas un homme mort que je voyais, ni même un pseudo-zombie bientôt apte à transmettre un virus. Non ! J’avais juste en face de moi, allongé sur mes dalles japonaises, un gosse qui tournait son visage dans ma direction et qui me suppliait du regard de l’embarquer avec lui.

Sans me préoccuper du père de Francis qui tentait vainement de traverser la haie, je m’agenouillai près du garçon et posai le couteau tout près de ma jambe. Je ne savais comment m’y prendre. Son corps était couvert de sang. J’ignorais, si par simple contact, je pouvais attraper ce virus qui avait décimé la majorité de la population, peut-être que oui, peut-être que non, quoi qu’il en soit, j’attrapai à pleine main Francis par les épaules et le retournai sur le dos. Du sang s’échappa d’une blessure qu’il avait au niveau de la gorge. Rien de grave, juste une plaie dû à sa chute.

— Merci, murmura Francis.

Je sentais son regard faiblir. Il ne tiendrait plus longtemps. Je devais à tout prix l’emmener avec moi dans la maison.

Mes doigts glissèrent à plusieurs reprises sur les bras nus du gamin. Le sang, poisseux et terriblement collant, s’insinuant dans mes articulations, sous mes ongles, dans les plis de ma peau. Je priai pour ne pas devenir comme eux, puis je me mis à tirer de toutes mes forces sur les vêtements. Son corps resta collé sur les dalles durant une ou deux secondes, puis ils se détacha en lâchant un bruit de succion qui me hantera le restant de ma vie.

J’essayai de me concentrer sur mon unique tâche, mettre Francis à l’abri, mais mon regard s’attarda sur cette zone vide jusqu’alors occupée par son bassin et ses jambes. D’un coup d’œil, je vis la colonne vertébrale se mélanger aux chairs et à un morceau d’intestin. L’ensemble pendait mollement et avait abandonné dans son sillage une traînée d’un rouge bistre. Alors que je le hissai sur la margelle du perron, sa chemise s’accrocha à la lame mon couteau. Pour le dégager, je dus lever le tissu au niveau des poignées d’amour et là, j’ai eu un haut-le-cœur. Oui, c’est bien ça, j’ai senti la bile remonter dans mon œsophage en voyant un bout du foie saillir par la plaie béante. Aussitôt, sans que je puisse me retenir, j’ai vomi dans les plates-bandes.

Après avoir réussi à me débarrasser de cette vision d’horreur. Je me demandai encore comment ce gosse avait pu survivre à une telle boucherie. Mes pieds de nouveau dans la cuisine, j’entamai une nouvelle série de traction pour le tirer vers l’intérieur de la maison, mais une fragrance nauséabonde m’assaillit et coupa net mon effort.

Par réflexe, je posai ma main devant mon nez et ma bouche, puis je me tournai en direction de ce filet olfactif d’une aigreur épouvantable. Je réalisai, en voyant les zombies, que cette odeur se dégageait de l’autre partie du corps de Francis. Elle n’avait pas eu le temps de faisander, mais la décomposition avait déjà trouvé son chemin. J’aperçus un essaim de mouches flotter dans l’air, juste au-dessus de la carcasse en morceaux. Puis mon regard s’attarda sur cet homme. Il était devenu un mort-vivant depuis belle lurette au vu de son anatomie. Avachit sur un bout de barbaque, il curait avec avidité la hanche droite de Francis.

Hypnotisé par l’horreur, je m’arrêtai un instant, et restai ainsi à regarder les deux morts-vivants se repaissant des restes du gosse. Seuls des lambeaux de peaux continuaient de pendre, il n’y avait quasiment plus aucune trace de chair sur les os. Le zombie mâle, dont la main droite semblait ne tenir plus qu’à un amalgame de nerfs et de ligaments, s’énerva soudainement, repoussant dans un geste que je n’aurais jamais cru possible, celle qui l’accompagnait. Son visage était livide. Elle désirait s’emparer de ce dernier vestige du corps de Francis, car il subsistait quelques traces de viande, mais lui, le mort-vivant se bornait à la rejeter en arrière tout en raclant avec ses dents les derniers morceaux de chairs accrochés sur le squelette. Finalement, elle abandonna et se contenta de lécher les vêtements, se délectant ainsi des croûtes de sang formées à leur surface.

Je savais que le temps m’était compté.

Je devais à tout prix reprendre mon couteau, mais tandis que j’enserrai le manche, Francis s’agrippa à mon mollet et se fit basculer sur mon avant-bras. Je me retrouvais bloqué et alors que je m’échinais à repousser son corps, le père de Francis transperça la haie et se pointa d’un pas semi-rapide dans ma direction en grognant.

Au même instant, la femme leva pour la première fois le visage vers moi, Mon dieu ! C’est la fille des Lamberti, je ne l’avais pas reconnu. C’était une adolescente de 16 ans, du genre BCBG comme on disait dans ma jeunesse, beau cul, belle gueule, bombasse comme le clament les jeunes de cette nouvelle génération, mais Emma – c’était son prénom et non un raccourci d’Emmanuelle- n’entrait plus dans ces catégories depuis que son visage avait été en partie arraché. Ses gencives du côté gauche étaient apparentes. On entrevoyait des dents tachées par le sang couleur rouille.

Pour la première fois, je me rendais compte que je regardais véritablement les zombies, face à face. Leur teint était terreux, virant sur le bleu, et leurs mouvements que j’aurais crus plus lent, s’avérèrent devenir dans les secondes suivantes, une source d’inquiétudes quant à la position délicate que j’occupais. Je devais me libérer, reprendre le couteau et me cloitrer dans la maison. Tant pis pour Francis.

Je repoussai alors avec vigueur le gamin pour me dégager, mais il continuait de s’accrocher à moi. Je crois qu’il n’était plus vraiment ici, mais dans un trip qui m’échappait. Sa poigne était puissante, et tandis que j’essayai de me défaire de son étreinte, le père de Francis avança dans ma direction, le gueule ouverte, les yeux plus exorbités que jamais. Il semblait danser sur un rythme de merengue, se balançant maladroitement de gauche à droite, avançant d’un pas, claudiquant puis reprenant un équilibre sans cesse mis en défaut. Mais il avançait et cela me terrorisa.

Je tâtais sous le corps du gosse, je sentais la lame, elle était là, à deux millimètres de mes doigts. Je pris la résolution de balancer un coup de coude dans le bras de Francis, j’entendis un craquement sourd. Il ne hurla pas, mais perdit connaissance. D’une poussée, je le renvoyai sur le côté. Sa tête percuta le chambranle de porte de la cuisine. Cependant, je pensai que tout ceci ne m’avait mené à rien, car son père arriva sur moi, les bras tendus, prêt à me déchirer ma chair. Je n’avais aucunement l’intention de devenir son repas, pas plus que je n’avais envie d’être dépecé par la jeune Emma qui venait de se redresser tout en me fixant du regard.

Alors, j’ai improvisé.

Le père du gamin me tomba dessus, ses dents claquèrent, cherchant à me mordre d’une manière ou d’une autre. Je l’empêchai d’agir en passant mon bras gauche juste sous sa gorge, histoire de me protéger, et même si cela paraissait sommaire, ça fonctionnait. Cela ne sembla pas le gêner, une force invisible le poussait à avancer encore et encore, malgré les obstacles. Je me fatiguerais avant lui, c’était une évidence. Il continua de s’agiter, battant des mains dans le vide. Je vis sa mâchoire s’ouvrir et se refermer sans relâche. Sa bouche dégageait une odeur pestilentielle. J’avais de nouveau envie de vomir, mais l’instinct de survie pris le dessus face à l’horreur de la situation et renvoya la bile dans mon estomac.

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À moitié replié sur le sol, je continuai de tâtonner sous moi pour saisir le couteau. Je ne discernai plus rien, hormis ce visage décharné qui me surplombait. Puis le graal glissa dans ma main. D’un coup sec, je me dégageai et enfonçai la lame dans la gorge du zombie. Je la vis passer dans sa bouche alors qu’il avait la gueule ouverte, puis elle perfora la boîte crânienne sans difficulté. J’ai même eu la sensation de perforer un cartilage de poulet. Les mouvements se firent plus lents, et dans les deux secondes qui suivirent, le corps du paternel s’effondra et se vida d’une partie de ses chairs liquéfié sur moi.

Je n’étais pas encore tiré d’affaire. La jeune Emma approchait, plus lentement. Je m’aperçus qu’il lui manquait un morceau de son pied droit, de ce fait elle n’arrêtait pas de trébucher. Je n’avais plus le temps d’attendre. Je rentrai dans la cuisine, tira Francis sur le carrelage et refermai la porte à double tour.

Je priai pour que cette dernière tienne le coup. Je priai également pour que la jeune femme m’oublie, ne serait-ce qu’une heure, histoire que je récupère.

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Journal, entrée du 29 Janvier 2045, 12h32

— Ahhhhh… S’il vous plaît.

Je croyais Francis ad patres, car les morts ne hurlent pas.

Non ! C’est impossible. Je dois être pris d’hallucinations auditives, il ne peut en être autrement. Francis s’est fait bouffer par ces zombies qui errent dans le quartier. Je l’ai vu voilà moins d’une heure, gisant sur le perron de la porte arrière, immobile. J’ai encore en mémoire la vision de cette moitié de corps ensanglanté avec ses intestins débordant d’un ventre béant, se mélangeant avec l’herbe et les vêtements déchirés. Je revois également ces morts-vivants s’acharnant avec rage sur l’autre partie de ce qui était devenue une simple carcasse de viande, déchiquetant à coups de dents les chairs, tirant sur les muscles, dépeçant sans ménagement le squelette jusqu’à faire sourdre la blancheur des os au soleil.

Non ! Il n’est pas vivant, pas après ce qu’il venait de subir. Ce serait une hérésie…

— À l’aide ! c’est lui, je ne rêve pas. Il est contaminé, oui, c’est ça, il va devenir comme eux dans les heures qui viennent. Sa voix muera pour devenir un entrefilet de respiration, donnant juste l’impression qu’il vit encore. Seulement il ne sortira de sa bouche qu’un borborygme traînant, rappelant une condition humaine à l’agonie, un enfer qui ne se terminera qu’avec la liquéfaction de son corps.

En attendant, ses cris sont insoutenables, et à chaque fois qu’ils résonnent, j’ai l’impression qu’une personne m’enfonce une pelote d’épingles au fond de la gorge. J’en ai le souffle coupé et durant une poignée de secondes mes poumons refusent de fonctionner. Je sens alors une chaleur sèche, désagréable au possible, me brûler la trachée-artère.

Je n’avais plus ressenti ça depuis mes dix ans, quand j’ai assisté en direct à un accident sur une nationale des Pyrénées. C’est bizarre la mémoire, mais en entendant les hurlements de Francis, je revois le crâne de ce motard s’empaler sur des tiges d’acier, celles qui sont utilisées pour les fondations. Le rapport avec le carnage causé par les zombies ? Je n’en vois aucun, si ce n’est cette boucherie qui s’est ancrée dans mes souvenirs, pour ne jamais plus me quitter. Je ne distingue aucune autre similitude sinon la violence des images.

— S’il vous plaît, monsieur, il sait que je suis là. J’en ai la chair de poule.

Sans doute m’a-t-il entendu quand je suis venu jeter un coup d’œil et moi, je n’ai rien vu. Je ne me suis pas rendu compte qu’il respirait encore. Malgré les blessures irréversibles dont Francis était victime, il s’accrochait à la vie. Pourtant, les zombies l’ont littéralement coupé en deux. Personne ne peut survivre à ça, ou alors, pas très longtemps. Bien sûr il reste la solution de me rendre dans la cuisine, d’ouvrir la porte et de le tirer par les bras sur le carrelage, mais même ça, je suis incapable de savoir si je pourrais le faire.

J’hésite, et c’est compréhensible.

Je sais qu’il répétera cette phrase en boucle, jusqu’à épuisement. Je sais qu’il finira par se taire, mais après, que deviendrai-je ? Je devrai vivre avec ça sur la conscience, avec cette pensée que « j’aurais pu le sauver et lui permettre ainsi de mourir dans la dignité », car en l’abandonnant sur le perron, les zombies ne tarderont pas à s’abattre sur lui quand ils auront fini de dévorer le bas de son corps.

Une partie de moi me dit de m’enfermer dans une pièce, de calfeutrer les ouvertures avec des meubles, avec tout ce qui me vient sous la main, pour ne pas l’entendre, mais l’autre part de moi m’incite à me rendre dans la cuisine, ouvrir la porte et mettre Francis à l’abri de ces bouches avides de chair, loin de ces mains dévoreuses de corps.

— Putain ! J’ai mal !

Les zombies sont-ils capables de parler ou même de se plaindre ? J’ai lu un roman l’an dernier, il relatait l’histoire d’un homme devenant un mort-vivant volontairement, et ce dernier était capable de penser, de parler. Une vraie catastrophe ce livre. Une fiction, juste une histoire racontée pour effrayer les adolescents en mal de sensations fortes. Ici, j’ai affaire à la réalité et une voix me dit que Francis n’est pas encore mort, qu’il le deviendra sûrement, mais que pour l’instant, il devait être tiré de ce pétrin.

— Bouge-toi !

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Journal, entrée du 29 Janvier 2045, 05h12

Ce n’est pas cette nuit que j’arriverai à dormir, pour une fois que j’avais trouvé le sommeil. C’est rageant.

Au départ, j’étais prisonnier d’un cauchemar. Je me trouvais sur un bateau, accompagné d’une escouade de choc, armée jusqu’aux dents. Je me souviens même d’avoir croisé un ami, Romain, qui, s’il vit encore, doit combattre des hordes de zombies du côté de la région dijonnaise. Bref, tandis que les coups de feu fusaient dans les corridors du navire en perdition, je cherchais un endroit pour me cacher, car de bien entendu, dans ce genre de cauchemars, je suis toujours celui qui n’a rien pour se défendre, même pas un cure-dent pour l’enfoncer dans les orbites de ces êtres affamés, juste histoire de les aveugler.

Dérouté, je me réfugiai dans une chambre d’officier. Aussitôt entré, j’actionnai le verrou, mais ce dernier se retrouva dans l’incapacité physique de se mouvoir dans son logement. C’est ainsi dans les cauchemars, tout se grippe, tout devient plus terrifiant qu’un film de série Z. Et là, tandis que le sommeil me retenait dans ses bras de glace, je vivais l’enfer. Un objet invisible bloquait la porte à demi entrouverte. Dans la seconde qui suivit, un flot de morts-vivants s’abbattit contre le battant en métal et le poussa avec férocité.

L’espace de deux secondes, la porte s’ouvrit. Durant ce laps de temps, j’aperçus leurs visages. Tous, sans distinction, étaient exsangues et cadavériques. Leurs corps décharnés, d’où se répandaient boyaux et organes vitaux, se mouvaient en une danse lancinante, presque hypnotique. C’est ce balancement qui manqua me coûter la vie, enfin manière de parler, tout ceci n’était que des visions rejetées par mon cerveau, rien de plus. Des signaux électriques.

De ce voyage proche de l’hallucination, j’ai gardé d’autres images plus troublantes encore, elles seront à jamais imprimées dans mon esprit. À l’heure où j’écris ces lignes, j’ai encore du mal à clore mes paupières, car quand je les ferme, je vois tous ces regards perdus, vides, me fixer avec insistance. Des yeux où j’ai crus discerner des échos de l’âme humaine. En y repensant à chaud, cette idée me paraît incongrue, surtout quand on pense qu’ici, il s’agit de zombie, d’être complètement décérébré, incapable de réagir à autre chose que de la chair fraîche, et pourtant, le doute subsiste. Je me demande, au final, si mon cauchemar ne m’aurait pas révélé une porte. À creuser.

Pour en revenir à la réalité, tandis que j’entendais les dents des zombies claquer de l’autre côté de la paroi, un coup sourd et pesant tonna contre la porte. Une fois, deux fois, puis au troisième coup, je cédai, tombant à la renverse et me réveillai tout ruisselant de sueur sur le sol de ma chambre. C’est à cette seconde que j’ai entendu le craquement résonner à mes tympans.

La panique noya toutes mes pensées. Un tremblement irrépressible m’envahit et me cloua sur le parquet flottant durant presque une minute. Soixante secondes de pure terreur, une éternité qui se termina dans un silence étourdissant. Étaient-ils entrés dans la maison ? Je l’ignorai.

Je suis descendu. Je n’entendis aucun râle inquiétant, aucun mouvement suspect. Et alors que je pensais avoir rêvé, je vis deux énormes fentes couper longitudinalement le bas de la porte donnant sur le jardin. Comment des êtres aussi primaires avaient eu l’idée de cogner, à en fendre le bois ?

La question demeure sans réponse à l’heure qu’il est. Je tenterai de dénouer les fils dans la matinée. Là je suis crevé, je crois que je vais tomber si je ne dors pas un peu. Mais avant, je vais pousser la gazinière devant l’entrée arrière, on ne sait jamais.

Zombie-eye-splinter-Fulci
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