Histoire de zombies (6)

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Journal, entrée du 29 Janvier 2045, 12h32

— Ahhhhh… S’il vous plaît.

Je croyais Francis ad patres, car les morts ne hurlent pas.

Non ! C’est impossible. Je dois être pris d’hallucinations auditives, il ne peut en être autrement. Francis s’est fait bouffer par ces zombies qui errent dans le quartier. Je l’ai vu voilà moins d’une heure, gisant sur le perron de la porte arrière, immobile. J’ai encore en mémoire la vision de cette moitié de corps ensanglanté avec ses intestins débordant d’un ventre béant, se mélangeant avec l’herbe et les vêtements déchirés. Je revois également ces morts-vivants s’acharnant avec rage sur l’autre partie de ce qui était devenue une simple carcasse de viande, déchiquetant à coups de dents les chairs, tirant sur les muscles, dépeçant sans ménagement le squelette jusqu’à faire sourdre la blancheur des os au soleil.

Non ! Il n’est pas vivant, pas après ce qu’il venait de subir. Ce serait une hérésie…

— À l’aide ! c’est lui, je ne rêve pas. Il est contaminé, oui, c’est ça, il va devenir comme eux dans les heures qui viennent. Sa voix muera pour devenir un entrefilet de respiration, donnant juste l’impression qu’il vit encore. Seulement il ne sortira de sa bouche qu’un borborygme traînant, rappelant une condition humaine à l’agonie, un enfer qui ne se terminera qu’avec la liquéfaction de son corps.

En attendant, ses cris sont insoutenables, et à chaque fois qu’ils résonnent, j’ai l’impression qu’une personne m’enfonce une pelote d’épingles au fond de la gorge. J’en ai le souffle coupé et durant une poignée de secondes mes poumons refusent de fonctionner. Je sens alors une chaleur sèche, désagréable au possible, me brûler la trachée-artère.

Je n’avais plus ressenti ça depuis mes dix ans, quand j’ai assisté en direct à un accident sur une nationale des Pyrénées. C’est bizarre la mémoire, mais en entendant les hurlements de Francis, je revois le crâne de ce motard s’empaler sur des tiges d’acier, celles qui sont utilisées pour les fondations. Le rapport avec le carnage causé par les zombies ? Je n’en vois aucun, si ce n’est cette boucherie qui s’est ancrée dans mes souvenirs, pour ne jamais plus me quitter. Je ne distingue aucune autre similitude sinon la violence des images.

— S’il vous plaît, monsieur, il sait que je suis là. J’en ai la chair de poule.

Sans doute m’a-t-il entendu quand je suis venu jeter un coup d’œil et moi, je n’ai rien vu. Je ne me suis pas rendu compte qu’il respirait encore. Malgré les blessures irréversibles dont Francis était victime, il s’accrochait à la vie. Pourtant, les zombies l’ont littéralement coupé en deux. Personne ne peut survivre à ça, ou alors, pas très longtemps. Bien sûr il reste la solution de me rendre dans la cuisine, d’ouvrir la porte et de le tirer par les bras sur le carrelage, mais même ça, je suis incapable de savoir si je pourrais le faire.

J’hésite, et c’est compréhensible.

Je sais qu’il répétera cette phrase en boucle, jusqu’à épuisement. Je sais qu’il finira par se taire, mais après, que deviendrai-je ? Je devrai vivre avec ça sur la conscience, avec cette pensée que « j’aurais pu le sauver et lui permettre ainsi de mourir dans la dignité », car en l’abandonnant sur le perron, les zombies ne tarderont pas à s’abattre sur lui quand ils auront fini de dévorer le bas de son corps.

Une partie de moi me dit de m’enfermer dans une pièce, de calfeutrer les ouvertures avec des meubles, avec tout ce qui me vient sous la main, pour ne pas l’entendre, mais l’autre part de moi m’incite à me rendre dans la cuisine, ouvrir la porte et mettre Francis à l’abri de ces bouches avides de chair, loin de ces mains dévoreuses de corps.

— Putain ! J’ai mal !

Les zombies sont-ils capables de parler ou même de se plaindre ? J’ai lu un roman l’an dernier, il relatait l’histoire d’un homme devenant un mort-vivant volontairement, et ce dernier était capable de penser, de parler. Une vraie catastrophe ce livre. Une fiction, juste une histoire racontée pour effrayer les adolescents en mal de sensations fortes. Ici, j’ai affaire à la réalité et une voix me dit que Francis n’est pas encore mort, qu’il le deviendra sûrement, mais que pour l’instant, il devait être tiré de ce pétrin.

— Bouge-toi !

sans-titre

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